Photographier les sculptures de Robert Couturier

2005

 

Introduction
   
 
Horvat : photographie des sculptures de Couturier
 
Robert Couturier, centenaire

 

Face à la sculpture, je me voudrais moins auteur qu'interprète, comme l'instrumentiste face à la partition, ou le traducteur au texte. Tout en sachant que malgré mon respect pour l'oeuvre, la photographie sera forcément réductrice: le choix d'une focale, d'un angle, d'un éclairage exclura d'autres manières de voir. Reste à souhaiter que le spectateur, à qui mon interprétation aura peut-être ouvert une petite porte, s'en trouvera encouragé à faire le tour de l'original et à le découvrir sous d'autres aspects.

Dans le présent essai sur le travail de Robert Couturier (un peu comme dans mes recherches précédentes, Sculptures de Degas, Imprimerie Nationale, 1991, et Figures Romanes, Le Seuil, 2001) mon premier propos a été cette quête d'une "petite porte" - même si pour finir, au delà de cette brèche, j'ai eu l'impression de découvrir des dénominateurs communs entre les oeuvres, d'entrevoir des relations entre elles et de situer ces expériences visuelles par rapport à d'autres expériences.

Pour les statuettes de Degas, ce dénominateur me semblait être la pesanteur du vivant, comme un cordon ombilical le reliant au sol et le nourrissant de sa sève, mais dont continuellement, pathétiquement il voudrait s'affranchir, pour affirmer sa vocation à la verticale et sa liberté de mouvement. D'où cette hésitation de la danseuse sur la plante d'un seul pied, comme déjà prête à l'envol, et pourtant irrémédiablement attachée à son socle; ou la disproportion entre la masse cabrée de l'étalon et la fragilité des deux jarrets qui la soutiennent; ou la grâce maladroite de jeune femme enceinte, balançant son ventre sur ses talons, comme un immense fruit de pavot sur une tige trop mince.

Dans l'univers de la sculpture romane (bien plus étendu dans l'histoire et la géographie, et comprenant des oeuvres d'inspiration et de qualité très différentes) le caractère commun me semblait être le contraste entre les techniques relativement frustes de ces créateurs anonymes, et la démesure de leur projet de représenter le cosmos: Dieu et les hommes, le Paradis et l'Enfer, le Passé et le Présent, le Réel et l'Imaginaire, les anges et les démons, les animaux et les plantes, les vices et les vertus... Ce fut la témérité même de l'entreprise (ou leur naïve confiance) qui les amena à peupler les portails, les chapiteaux et les modillons de toute cette Divine Comédie de figures sans précédent et sans pareil - et c'est justement cette éruption d'inventivité qui nous émeut.

En photographiant les sculptures de Robert Couturier, je ne pouvais faire abstraction du fait que je l'ai rencontré presque centenaire, et que les oeuvres qui m'ont le plus étonné sont ses plus récentes: "Car le centenaire se portera comme un jeune homme, et l'on s'étonnera que les favoris du Seigneur n'atteignent pas une vieillesse encore plus avancée" (Isaïe, 65/20). Comme si le devenir était l'essence même de son art, et si la Providence se sentait en devoir de lui en fournir le temps.

Bien sûr Couturier aime nous faire sourire; bien sûr il sait, comme Jean Leymarie le remarque à juste titre, "suggérer le plus possible avec le minimum de moyens"; bien sûr les pinces à linge se trouvent n'importe où et se ressemblent - mais peut-être fallait-il toute une vie d'artiste, longue et bien remplie, pour repérer en celle-là la chevalinité de la grimace (1993), pour voir le kimono d'un bonze dans les restes de ce ballon de caoutchouc (2000!), ou pour reconnaître dans ce fragment de plastique sorti d'une poubelle la courbe miraculeuse du Dos d'une blonde (1983)!

Il existe des relations que je perçois mieux dans le viseur qu'à l'oeil nu (peut-être parce qu'isolés, sur fond noir, les objets produisent autour d'eux leur propre univers imaginaire). Prenez le Saint-Sébastien (1999): ce n'est pas que Robert Couturier, en installant cette petite souche sur un socle et en enfonçant quatre clous aux bons endroits, en ait "fait" le martyre transpercé de flèches! Oh non, la tragédie était depuis longtemps consommée, enregistrée dans les fibres, attendant seulement le regard qui la dévoilerait - et c'est précisément ce que le sculpteur nous accorde, en nous gratifiant en prime, dans sa bonté, du socle et des quatre clous, histoire de subvenir à notre manque de voyance. De même pour le Pénitent (ou Évêque, 1987), déjà à moitié vidé de sa contrition, comme ce tube de colorant qu'il est, le bouchon fatigué par les regrets et les recommencements du peintre: il ne suffisait pas de le ramasser et de l'appuyer contre ce bloc noir, il fallait l'avoir reconnu depuis longtemps et l'avoir accompagné dans chaque étape de son chemin de croix! Et bien entendu le Pinceau-Autoportrait (1993)! Impossible de lui faire face dans le viseur sans avoir envie de répondre à son clin d'oeil, pourquoi ne saurais-je pas m'auto-portraiter en vieux Kodak, avec des pellicules exposées coulant de mes tripes?

"Anecdotes!" m'ont répondu quelques amis venus admirer les sculptures dans la lumière du studio, mais restés plus séduits par les figures de bronze. Et je n'ai pas osé les contredire, car il est vrai que moi-même, si je pouvais garder deux pièces entre toutes, je choisirais Les Jambes Écartées (1947) et Le Philosophe (1950). Mais que dites-vous du Torse Féminin (1993)? D'accord, ce n'est qu'un bois mort trouvé sur une plage, le sculpteur n'y a peut-être ajouté que ce socle rudimentaire et ce trait de crayon, comme un sourire, juste sous le nombril. Ou alors ces brûlures, qui rappellent les poils crépus d'un pubis, seraient-elles de sa main? Il est vrai que "l' oeuvre entière de Robert Couturier" - pour citer encore une fois Leymarie - "célèbre la jeune nudité féminine, essence même de la sculpture et merveille inépuisable de l'univers". Avec le Torse, cette célébration ne s'embarrasse pas de pudeur: à la bifurcation des deux branches, la fente dans le tronc se fait vulve, ses crénelures convergent comme les commissures des muqueuses, le creux derrière elle, que nous ne pouvons pas ne pas imaginer, sera le creuset de tout devenir, le lieu de tout début et de tout aboutissement,

Comment ne pas se souvenir, face à ce paysage où le bois se fait chair, des alchimies de la marine d'Elstir, où les mâts des vaisseaux "avaient quelque chose de construit sur terre", alors que les églises de Criquebeque "semblaient sortir des eaux"?

"... le charme consistait en une sorte de métamorphose, analogue à celle qu'en poésie on nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre, qu'Elstir les recréait...

"L'effort qu'Elstir faisait pour se dépouiller, en présence de la réalité, de toutes les notions de son intelligence, était d'autant plus admirable que cet homme, qui avant de peindre se faisait ignorant, oubliait tout par probité, car ce qu'on sait n'est pas à soi..." (Marcel Proust, " À l'ombre des jeunes filles en fleurs", deuxième partie.)

 
  Par Frank Horvat, mars 2005  
     

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Frank Horvat Photographie
Photos de Sculpture - Robert Couturier (2005)