1999, un journal photographique

 

Introduction
   
 

Je suis né en 1928. Je crois que c'est vers l'âge de huit ans que j'ai commencé à me demander si je verrais l'an 2000. Et aujourd'hui, 1er décembre 1999, au moment d'écrire ces lignes, je continue à me le demander: autant dire que la fuite du temps et l'approche de ses échéances ont toujours été l'une de mes principales préoccupations.

Cela expliquerait, d'une part, ma vocation de photographe (l'illusion d'arrêter le temps…), de l'autre, la nécessité intérieure qui m'a conduit à l'entreprise présentée sur ce site: un journal photographique, conçu comme une sorte de tableau composite de mon univers.

La raison d'être de ce projet ne tient pas seulement aux trois zéros du millésime : il me semble (et je ne suis sans doute pas seul à le penser) qu'à aucun moment de l'histoire humaine l'évolution des modes de vie et des valeurs n'a été aussi vertigineuse qu'en cette fin de siècle. Même les romans d'anticipation d'Orwell et de Huxley, que je dévorais dans mon adolescence, ne m'auraient laissé imaginer le mélange de langues et de races que je peux observer dans une rame du métro de Londres; la variété de primeurs, de toute origine et de toute saison, que l'on étale à mes yeux dans n'importe quel supermarché de province; les gesticulations incongrues des passants (et même des automobilistes) dans les rues de Rome, pressant d'une main leur téléphone mobile contre l'oreille, et soulignant de l'autre l'emphase de leur discussion avec quelque partenaire invisible ; ou simplement les déclics de vos souris, chers cybernautes, appelant ces lignes et ces photos à vos écrans.

Mais ce qui m'aurait étonné, peut-être, encore davantage, est qu'à côté de la mondialisation, de l'informatisation, de l'ingénierie génétique, de l'effondrement des idéologies et des tabous, certains îlots de notre univers (à la manière du château de la Belle au Bois Dormant) paraissent à peine touchés par ces évolutions. A Berlin-Est, des maisons gardent encore les impacts d'obus de la dernière guerre; à Corfou, à quelques kilomètres de l'aéroport international, des paysans se promènent avec leurs ânes et leurs chèvres; à Cotignac, dans le Haut Var, le chemin de terre qui conduit à ma maison n'a pas été refait depuis le gel de 56, à la suite duquel les cultivateurs avaient déserté ces collines; et à la télévision, soir après soir, je vois des femmes et des enfants sans défense, égorgés au nom de quelque fanatisme religieux ou d'une haine ancestrale.

Ces contradictions peuvent donner lieu à des espoirs ou à des inquiétudes pour l'avenir, que je ressens comme tout un chacun, mais dont ce projet photographique ne se veut pas (ou du moins pas explicitement) l'expression . Je préfèrerais qu'il soit considéré comme une sorte d'inventaire de mon horizon visuel; mais aussi, et sans que les deux fonctions se contredisent, comme une expression de ma gratitude envers le destin, pour m'avoir fait naître (et survivre…) dans une époque si exceptionnelle et si cruciale. Un peu comme les ex-voto, que les croyants d'autrefois accrochaient dans les églises, afin de témoigner d'une faveur de la Providence et d'en laisser le souvenir à leurs descendants: "pour grâce reçue".

Par rapport à cette dernière année du millénaire (ou avant-dernière, selon certains, mais qu'à cela ne tienne), mon objectif a été de réaliser, entre le 1er Janvier et le 31 Décembre, au moins une photo significative chaque jour (ce qui ne veut pas dire nécessairement une excellente photo…). Je suis mal qualifié pour dire si j'y suis parvenu; mais je sais que, en acceptant cette contrainte, je me suis obligé à rester continuellement attentif à ce qui m'entoure et à m'interroger sur le sens de chaque geste et de chaque objet: " L'acte le plus difficile " écrivait Goethe, " est celui que l'on croit le plus simple: percevoir, d'un regard en éveil, les choses qui se présentent à nos yeux ".

Par rapport aux personnes, aux objets et aux événements à photographier, les limites de " mon horizon visuel " ont été moins faciles à définir. J'ai la chance d'avoir cinq enfants et six petits-enfants, dont les images feront partie, bien sûr, de ce journal. Je me suis trouvé face à des personnes que j'aime ou que j'admire, et j'ai saisi ces occasions pour en faire les portraits. J'ai photographié le pavillon de Boulogne-Billancourt où je vis habituellement, la maison à Cotignac où je passe mes vacances, les lieux de Paris et de sa banlieue qui m'intriguent. J'ai repris des thèmes qui m'avaient passionné à d'autres moments de ma vie et qui continuent à peupler mes rêves et mon imagination: des visages de femmes, des arbres, des animaux, des paysages, des architectures. J'ai entrepris des excursions photographiques dans les quinze pays de la Communauté Européenne: parce que je suis assez fier de me dire européen, et parce que la réunification de notre continent m'apparaît comme l'un des grands événements de cette fin de millénaire. Et je me suis appliqué, à plusieurs reprises, à saisir des images de l'homme de soixante-douze ans que je suis.

Inévitablement, on remarquera des lacunes. Je n'ai pas fait des photos de guerre, de misère, de souffrance ou de folie: non pas par indifférence à ces malheurs, mais parce que je ne me sens ni la justification morale, ni (dans le cas de la guerre) le courage physique, pour affronter de telles situations en tant que photographe. Je n'ai pas cherché des rencontres avec des gens riches, célèbres ou puissants, dans la mesure où ces gens ne font pas partie de mon monde. Je n'ai pas essayé de dévoiler ma sexualité ou celle d'autrui, parce que je ne l'ai jamais fait dans le passé et ce serait inconvenant de commencer à le faire à mon âge. Et je n'ai pas touché à certains univers qui occupent beaucoup de place dans les média, mais auxquels je reste (sans doute à tort) entièrement étranger: comme ceux des sports, des affaires, des musiques contemporaines ou des " subcultures " à la mode.

D'autre part je regrette de ne pas avoir eu le temps (ou les moyens) de retourner dans certains pays comme l'Inde, les Etats Unis, la Chine ou le Japon, qui, à différentes époques de ma vie, avaient beaucoup compté pour moi; ou d'en visiter d' autres en Afrique, en Amérique Latine et dans l'ex Union Soviétique, dont j'ai souvent rêvé et que je ne connais pas encore.

De toute manière, le panorama ne pouvait être complet… Il n'est même pas certain que mes petits-enfants reconnaîtront, dans cette esquisse, le monde qui aura été celui de leur enfance. Peut-être n'y verront-ils que la trajectoire d'un regard, formé par des références du dix-neuvième siècle, nourri par les expériences du vingtième et encore curieux de ce qui apportera le petit fragment de millénaire qui lui reste. Donc une sorte d'auto-portrait. Donc une illusion - encore une ! - d'avoir soustrait quelque chose à l'usure du temps.


Frank Horvat

1er décembre 1999

 
     

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