Entre Vues : Frank Horvat - Edouard Boubat
 
   
         
  Edouard Boubat - Photographie Frank Horvat   Né à Paris, le 13 septembre 1923.
Etudes de typographie et de graphisme à l'Ecole Estienne.
Photographe à partir de 1946.
Engagé dans l'équipe de Réalités à partir de 1951.
Photographe indépendant à partir de 1968.
A fait des reportages dans de nombreux pays, surtout en noir et blanc.
Décédé en 1999, à Paris.
 
  Edouard Boubat - Photographie Frank Horvat   "Je pense que les photographies que nous aimons ont été faites quand le photographe a su s'effacer. S'il y avait un mode d'emploi, ce serait certainement celui-là."  
         
 

Frank Horvat : J'ai d'abord voulu appeler ce livre : "L'Art de ne pas presser le bouton". On m'en a dissuadé, il paraît que ce n'est pas commercial, qu'une négation se vend mal. D'autre part, quoi de plus approprié à la photographie que le négatif ? Tu diras : "Pourquoi pas le positif ?" Je sais, tu te veux positif, tu aimes les gens, les voyages, la vie, tu aimes dire que tu les aimes - et tes photos reflètent bien cette attitude. Moi aussi je suis positif, à ma manière, mais je fonctionne un peu autrement. J'aime définir les choses par ce qu'elles ne sont pas. Rilke, dans une des Elégies, dit que nous ne connaissons le sentiment que par son contour, par ce qui le délimite de l'extérieur. Il me semble qu'on comprendrait mieux la photographie si on arrivait à dire ce qu'elle n'est pas, si des gens comme nous pouvaient définir ce qu'ils refusent. D'ailleurs "définir" veut bien dire "préciser les limites".

Edouard Boubat : Tu fais bien de parler de ça. Je trouve aussi que la photographie est comme une quête, ou un pèlerinage, ou une chasse. J'aime la peinture, j'aime la musique, mais c'est la photo qui m'a permis de sortir de moi-même. Si j'avais dix-huit ans aujourd'hui, je ferais peut-être du dessin, si j'avais quatre ans je devrais faire de la musique. Mais si j'avais soixante-quinze ans, je continuerais à photographier.

Frank Horvat : Tu parles de chasse. Doisneau parle de pêche, et c'est très vrai pour lui. On pourrait dire aussi que la photographie est comme la sculpture - je veux dire la sculpture dans le marbre ou dans le bois, où la forme n'est pas donnée par ce que le sculpteur apporte, mais par ce qu'il enlève : un procédé négatif, en quelque sorte.

Edouard Boubat : Oui, dans la photo il y a toujours trop de choses, sauf quand elle est réussie. Pour ne parler que de mon travail, car nous sommes ici un peu pour ça : je crois que, dès le départ, je suis arrivé à faire des photos où il y avait juste ce qu'il fallait. Comme la petite fille aux feuilles mortes, où il n'y a rien, tout est flou, c'était juste après la guerre, il n'y a que cette petite fille. Clac. Ou cet homme avec l'enfant, au bord de la mer. Rien de trop, il est là. Clac.

 

 
Photo Edouard Boubat
Photo Edouard Boubat
 

 

Frank Horvat : Oui, nous sommes là pour parler de ton travail, mais aussi pour essayer de définir la photographie - ou du moins pour tenter d'en préciser l'idée.

Edouard Boubat : Pourtant nous savons qu'il n'y a pas qu'une sorte de photographie, comme il n'y a pas qu'une sorte de musique.

Frank Horvat : Bien sûr. On pourrait même dire que chaque photographe important en invente une autre. Tout grand artiste agrandit le territoire de son art. Picasso a fait des tableaux qui, avant lui, n'auraient pas été acceptés comme de la peinture.

Edouard Boubat : Bien que, d'un autre côté et en même temps, le territoire se rétrécisse. Ce que Robert Frank, Eugene Smith, Cartier-Bresson ont fait, ils ne pourraient plus le faire. Ou Doisneau. Son Paris n'est plus là, il ne retrouvera jamais l'atmosphère des années 50. On m'a raconté que le même tennisman, photographié à New York, à Berlin, à Paris, ne "donnait" pas la même photo, parce que l'atmosphère était différente. Ce n'est rien et c'est beaucoup, l'atmosphère; on s'en rend compte quand on regarde un film de cinéma d'il y a cinquante ans. C'est une chose que la photo peut accrocher, parfois sans le vouloir.

Frank Horvat : Je voudrais revenir au refus. Quand tu dis "quête“, tu dis d'abord voyager, flâner, fouiller. Mais tu dis aussi refuser, décider que ce n'est pas ce lieu que tu cherchais, pas ce moment, pas cet angle, pas cette planche de contact, pas la manière dont a été fait ce tirage. C'est cette série de refus qui dessine la forme de ton œuvre, comme une sculpture se fait par le marbre qu'on enlève.

Edouard Boubat : Je te suis parfaitement. Des millions de photos inutiles sont prises tous les jours. Des gens se mettent devant les Pyramides d'Egypte et les photographient, quand ils pourraient acheter des cartes postales à trois sous sur lesquelles on les voit beaucoup mieux.

Frank Horvat : Et au fur et à mesure qu'ils disposent d'appareils plus perfectionnés, avec plus de moteurs, de zooms et d'automatismes, ils déclenchent de plus en plus facilement, comme s'ils se disaient "photographions d'abord et nous regarderons ensuite". Il y avait cet Américain, Winogrand, qui disait: "Je fais des photos pour voir de quoi ça aura l'air en photo." Une phrase qui m'a toujours agacé, bien que, en y réfléchissant, j'ai fini par comprendre ce qu'il voulait dire. Mais je reviens à ma question : est-ce que, pour toi aussi, photographier implique refuser ? Sais-tu ce que tu refuses ? Pourrais-tu le définir ?

Edouard Boubat : Ce que je sais, c'est qu'on ne fait jamais plus de deux ou trois bonnes photos par an. Mais il y a des moments bénis. Je me rappelle une matinée superbe, au Brésil. J'arrive devant un vieux cirque, et là je sais tout de suite que je dois faire des photos, que ça m'est donné. Pendant le reste du voyage, j'en ai bien fait quelques autres, mais sans vraiment y croire, ce n'était même pas la peine de faire développer les bobines, je savais que je ne les agrandirais jamais. Il y a des jours où on se balade et on ne fait pas de photos, rien n'est au rendez-vous. Donc je refuse. Mais d'autres fois les choses me sont offertes, comme un cadeau. J'arrive, je me balade dans un village, tout m'est donné. Clac. C'est l'histoire du cadeau merveilleux. On en parle dans beaucoup d'enseignements, chez les soufis par exemple, mais aussi dans des enseignements de chez nous. Mais pour pouvoir le saisir, ce cadeau, il faut que j'y sois préparé. Alors mon appareil sera peut-être là, et clac, je n'aurai qu'à y aller.

Frank Horvat : Tu sais que ces cadeaux peuvent arriver, même s'ils n'arrivent pas toujours quand tu le voudrais, et pas nécessairement en fonction de ton travail ou de ton mérite - sinon tu ne parlerais pas de cadeaux. Néanmoins c'est à toi personnellement qu'ils sont destinés, donc tu y es pour quelque chose, il y a peut-être des actes ou des gestes que tu fais - ou que tu évites de faire - pour améliorer tes chances. Des gestes magiques, en quelque sorte. Saurais-tu définir ces gestes, ou du moins les situer ?

Edouard Boubat : Tu sais, en photographie nous employons des mots merveilleux, "ouverture", par exemple. Il y a celle du diaphragme, qui est une chose mécanique, mais il y a aussi notre ouverture à nous. Prends cette photo de l'homme au bord de la mer. C'était la première fois que j'allais au Portugal, je crois que c'était en 1956, dans ces années c'était merveilleux de voyager, il y avait très peu de touristes, nous avions fait deux ou trois jours de route, nous arrivons à l'hôtel au bord de la mer, Sophie était un peu fatiguée, je dis: "Je vais voir la plage", je prends juste mon petit Leica de l'époque, et cet homme était là, clac. J'étais arrivé depuis une demi-heure, il m'attendait avec son enfant, et j'ai fait ma première photo du Portugal, une photo qui restera. J'avais fait beaucoup de route, j'avais rêvé de ce Portugal, donc moi aussi je l'attendais, il y avait attente de part et d'autre. Finalement la photo est comme un baiser volé. Un baiser est toujours volé, même si la jeune femme est consentante. La photo est volée, mais un peu consentante.

 

 
Photo Edouard Boubat
Photo Edouard Boubat
 

 

Frank Horvat : Je veux bien. Mais je vais encore taper sur le même clou, en te posant la question d'une autre manière : quand tu l'as eu, ton baiser, n'est-ce pas un peu comme s'il y avait eu une décharge ? Comme s'il fallait laisser passer un peu de temps avant que tu en obtiennes un autre ?

Edouard Boubat : Il y a ce qu'on appelle le coup de foudre, c'est un mot superbe, intraduisible. Quand je suis arrivé en Chine la première fois - nous avions voyagé par le train, Sophie et moi -, le train arrive à Pékin, clac, on descend, on quitte la gare, pas de voiture mais l'hôtel est tout près, dix minutes à pied - moi, en un quart d'heure, j'ai vu toute la Chine. Cela ne veut pas dire que je ne pourrais pas y retourner dix fois et la voir à chaque fois d'une manière différente, mais ça veut dire que dès le premier instant j'ai tout vu, tout senti. Rappelle-toi quand nous débarquons en Inde, à Calcutta par exemple, le chemin de l'aéroport à l'hôtel. C'est toute l'Inde. Et cet hôtel à Calcutta, le mec avec un grand bâton qui bat ceux qui veulent entrer, et tous les gens étendus par terre - toute l'Inde. Ou New York. Entre Kennedy Airport et Manhattan on a vu toute l'Amérique, on a senti l'odeur. Et c'est la même chose pour les portraits. Moi j'aime bien les premiers contacts. Dans la photo il y a toujours un élan qui dépasse l'élan intellectuel. Clac. Le coup de foudre. Mais j'ai bien entendu ta question : est-ce que cela se reproduit ? Cela se reproduit quelquefois, quand même.

Frank Horvat : Mais n'as-tu pas l'impression que quand il se produit, ce baiser, il y a quelque chose qui s'épuise, comme s'il fallait un moment pour que les batteries se rechargent ?

Edouard Boubat : Absolument. Cet élan, ce coup de foudre, on le saisit de temps en temps, si on sait refuser d'autres choses, dont on sait bien qu'elles ne seront pas tout à fait à la hauteur.

Frank Horvat : Et dans les jours suivants, à Calcutta, tu cherchais de retrouver les sensations de ce premier quart d'heure ?

Edouard Boubat : J'y étais allé pour faire un reportage sur l'existence d'un homme qui vit dans la rue, tu sais bien que là-bas un tiers des gens vit dans la rue. J'étais là pour ça. Et je me rappelle ces matins, c'est une chose dont j'aimerais te parler aussi, même si cela ne répond pas très exactement à ta question. Mais je le fais exprès, pour t'embêter un petit peu, je voudrais parler du matin, clac. Je me souviens des gens encore couchés, on aurait dit des linceuls, d'ailleurs il y avait aussi des vrais linceuls, avec de vrais morts. Les matins dans cette lumière fabuleuse - j'ai toujours aimé cette lumière. Ou les matins à New York, nous n'y avons pas été ensemble, mais nous avons sûrement vécu la même chose, on descend prendre son breakfast, le ciel est bleu, le bonhomme qui vous sert vous dit: "Take care" quand vous partez, c'est tout de même une chose merveilleuse. Ou ce réveil matinal dans un village indien, les gens m'avaient accueilli, m'avaient dit: "Couchez-vous là" et j'avais vraiment couché par terre, il n'y avait rien d'autre, je me suis levé très tôt - quand on dort par terre on se lève tôt - et j'ai fait cette photo du village, avec ces poules, cette vache, dans cette lumière de brouillard. Et là, pour revenir à ta question, je n'avais rien à refuser, la photo était là. Clac. Je n'en ai fait que deux ou trois, ce n'était pas la peine d'en faire cinquante. Les moments où on n'a pas à refuser, ce n'est pas la peine de faire dix bobines, la photo est là devant vous. Clac.

 

 
Photo Edouard Boubat
Photo Edouard Boubat
 

 

Frank Horvat : Oui, l'éveil est un point essentiel. Si je devais te décrire à quelqu'un qui ne sait rien de toi, je dirais : "Boubat regarde le monde comme s'il venait de débarquer et comme si ses yeux venaient de s'ouvrir". Ta quête est peut-être avant tout celle de ces moments où tes yeux s'ouvrent. Comme disait Goethe, dans la phrase que tu cites souvent : "La chose la plus difficile est celle qui paraît la plus facile : voir véritablement ce qui se trouve devant nos yeux". L'acte magique serait donc de savoir retrouver cet état d'éveil.

Edouard Boubat : L'instant doit être vécu comme imprévisible. J'ai eu la chance de connaître Eugene Smith, qui pour moi a été l'un des plus grands photographes. Je l'ai rencontré en 1950, et déjà à ce moment il avait beaucoup de difficultés avec Life, parce qu'on lui disait toujours - à lui, le plus grand de leurs photographes - "Tu vas photographier ceci, faire cela..." Et lui, qui était un écorché vif, en était malade, parce qu'il savait bien qu'on ne pouvait pas savoir à l'avance ce qu'on allait trouver. Je me souviens aussi d'un mec, en Afrique, qui marchait derrière moi - ou devant moi, je me souviens à peine - dans une sorte de forêt, et il me dit : "Ah, il ne s'agit pas de regarder, il s'agit de voir". Je n 'ai pas tout de suite compris ce qu'il voulait dire, mais j'y ai pensé. Je crois qu'il voulait dire qu'il ne faut pas trop s'occuper des détails, mais voir l'ensemble. Dans ces instants bénis dont nous avons parlé, je ne vois rien, je suis pris par un ensemble. Bien sûr je vois suffisamment pour cadrer ma photo, clac. Mais quand je regarde un visage je ne m'occupe pas des détails, je ne sais pas si le mec a des boutons. Je suis pris - c'est ça l'éveil - par un ensemble qui m'emporte.

Frank Horvat : On m'a fait remarquer que j'ai très peu le sens de l'observation. C'est ma femme qui le dit, elle trouve ça bizarre pour un photographe. C'est peut-être parce que je perçois l'ensemble plutôt que les détails ?

Edouard Boubat : C'est bien de cela que cet Africain parlait. D'autre part Goethe, que tu viens de citer, disait aussi qu'il faudrait voir à la fois l'ensemble et le détail. C'est extraordinaire, que des gens puissent voir les deux. Cela me fait penser à certaines peintures où le premier plan et l'arrière-plan se fondent dans un ensemble. On le voit chez Bonnard, mais aussi chez certains peintres de la Renaissance : tout se fond mais chaque chose garde son importance. Mais je crois quand même que c'est l'ensemble qui fait le coup de foudre. D'autre part - et c'est là que la photographie est très amusante - si tu regardes une photo de presse, n'importe laquelle, disons de la reine d'Angleterre, ce ne sera peut-être pas la reine qui sera importante, mais un petit détail en plus, un cheval qui ne devait pas être là, un petit détail de rien du tout. Qu'il le veuille ou non, le photographe nous révèle des choses que lui-même n'avait peut-être pas vues à ce moment-là, mais qui pour nous sont des renseignements sur le pays et l'époque. Dans une photo il peut y avoir dix mille fois plus que ce qu'il a voulu y mettre. Il ne croit montrer que la petite partie de l'iceberg qui dépasse, mais sa photographie peut révéler aussi ce qui reste en dessous.

Frank Horvat : Je voudrais te poser d'autres questions sur tes secrets. Je sais qu'on t'a souvent proposé d'enseigner dans des écoles de photo et que tu as toujours refusé, expliquant que le travail de photo-journaliste ne s'enseignait pas. Mais si quelqu'un venait te poser les vraies questions, non pas "quel appareil, quel objectif, quel diaphragme ?" mais: "Monsieur Boubat, quelle est votre recette pour recevoir ces cadeaux ?", aurais-tu des réponses ? Y a-t-il des choses que tu manges, ou que tu ne manges pas, que tu fais avant de t'endormir, ou que tu ne fais pas, des pensées sur lesquelles tu te concentres ou d'autres que tu évites ? Comme ce Californien, Minor White, qui préconisait un temps de méditation avant de prendre en main l'appareil. Cela m'a toujours fait sourire, je ne suis pas californien. Pourtant je me dis qu'il n'avait pas tout à fait tort. Mais toi, as-tu des secrets ?

Edouard Boubat : Je suis comme toi, quand je m'intéresse à la musique, à toutes ces histoires spirituelles, j'aimerais bien connaître le secret. Mais le fait est qu'il n'y a pas de mode d'emploi, chacun doit faire avec soi-même. Nous sommes tous différents - et plus ou moins doués. Ma seule recette c'est le coup de foudre, la vue globale des choses. Peut-être parce que je ne vois rien, un peu comme toi. Parfois, quand je suis invité, je ne reconnais pas les gens, ce qui paraît souvent mal poli... Ou alors, comme secret, je pourrais te raconter une petite histoire qui te paraîtra encore à côté, mais qui me semble tout de même intéressante. L'un de mes premiers reportages pour Réalités a été sur l'Hospice de Beaune, j'ai eu la chance de le voir encore en opération. Cet hospice avait été bâti par un méchant homme, qui avait eu trois ou quatre femmes, à l'époque, et des enfants partout, et son évêque lui avait dit : "Pour te racheter, il faut que tu construises quelque chose." Et il a construit cet hospice, dans lequel tout est beau, non seulement l'architecture, mais même les verres où l'on boit. Il a fait venir un Flamand - à cette époque il n'y avait pas de photographes - et il lui a dit : "Tu vas me faire un triptyque." C'est un tableau qu'on peut voir encore aujourd'hui, mais qui n'est pas un simple objet pour le regard. On ouvrait ce triptyque de temps en temps, une fois par semaine je crois, et tous les malades venaient et rien qu'en le regardant ils étaient déjà à moitié guéris. Moi je prends la photo un peu dans ce sens-là, elle m'intéresse dans la mesure où, quand les gens la regardent, ça peut les mettre dans un autre état. Le mot "guérison" est peut-être un peu fort, mais pourquoi pas ? Borges a écrit : "Chaque homme qui lit Shakespeare est Shakespeare." Quand tu écoutes Mozart, tu es Mozart. Je me rappelle certaines lettres de Mozart, il disait: "Les seuls moments supportables dans ma vie sont les moments où je compose." Il avait des dettes, il n'avait pas de quoi manger, mais dans les moments où il composait il dépassait Mozart, il était dans un autre état. Si tu veux, c'est ça mon secret.

Frank Horvat : C'est un peu comme quand des gens me disent : "Depuis que j'ai vu vos photos d'arbres, je ne regarde plus les arbres de la même manière."

Edouard Boubat : C'est pour cela que tu les as faites. Voilà ce que je voulais dire: ce qu'il y a de plus beau en photo, c'est le moment de la prise de vue. Au moment où je fais un portrait ou un paysage, Boubat n'existe plus. Le secret, le voilà : il n'y a plus de Boubat, plus de village hindou, dans ce moment très court nous faisons partie d'un tout, nous ne sommes plus séparés du paysage, de la personne devant nous. C'est pour cela que je ne remarque pas les détails : il n'y a plus rien, je ne vois rien, tout en voyant quand même, puisque je suis capable de cadrer, je sais bien que si je me déplace un peu par ci, un peu par là, c'est fichu. Pourtant, en ce moment béni, il n'y a plus de Boubat, il n'y a plus rien.

Frank Horvat : Mais pourquoi as-tu choisi celle-là, de la poule et de l'arbre, plutôt que les trente-cinq autres de la planche de contact?

Edouard Boubat : Justement, il n'y en a pas trente-cinq autres. Cette photo a une histoire. Grâce à Eugene Smith j'avais été envoyé dans le sud de la France - je n 'avais plus un sou à cette époque - pour faire un reportage sur le maïs. Je travaillais avec un Rollei - et dans un Rollei, tu te rappelles, il y avait douze photos. J'avais fini le reportage, je devais prendre le train à six heures du soir, il était quatre heures, il restait une dernière photo dans l'appareil. Je passe devant une cour de ferme, je vois mon arbre à poule, clac, je fais la photo, c'était simplement pour terminer mon film. De cette photo de la poule et de l'arbre il n'y en a eu qu'une, c'était la photo n° 12.

 

 
Photo Edouard Boubat
Photo Edouard Boubat
 

 

Frank Horvat : Mais qu'est-ce qui fait la différence entre cette photo-là et toutes les autres que tu as faites pendant ce voyage ?

Edouard Boubat : Je pense que les photographies que nous aimons ont été faites quand le photographe a su s'effacer. S'il y avait un mode d'emploi, ce serait certainement celui-là. C'est quand des gens comme Lartigue, Doisneau, Cartier-Bresson ont su mieux s'effacer, que leurs photos sont devenues des Lartigue, des Doisneau, des Cartier-Bresson. Mais pour cela il faut du courage, parce que tout, à notre époque, nous incite au contraire, tout ce que nous voyons, tout ce que les médias nous font croire. Aujourd'hui les photographes partent avec des idées, et leurs photos deviennent l'expression d'une idée. À mon avis une photo doit être en dehors de l'idée, dépasser l'idée.

Frank Horvat : Tu dis : "s'effacer", c'est très juste. Mais pour moi il y a aussi un autre mot-clé qui vient de la même racine, bien qu'il ne signifie pas du tout la même chose : "faire face". Pour moi, photographier, c'est faire face. Les instants-cadeaux qui m'ont été donnés sont ceux où, d'une manière ou d'une autre, j'ai dû faire face. Je le dis parfois aux jeunes qui me montrent leurs photos de compositions d'ombres sur les murs ou d'affiches déchirées, plus ou moins traficotées au laboratoire. "C'est bien joli", je leur dis, "mais vous n'avez pas fait face". Moi, avant chaque photo importante, j'ai le trac. Encore plus maintenant que quand j'étais jeune. Pourtant je travaille avec une lumière que je connais bien, dans mon studio fait sur mesure, avec des assistants, stylistes, maquilleurs, coiffeurs qui me secondent. Je fais des répétitions avant les séances, j'utilise quinze bobines sur un sujet si je veux. Mais j'ai le trac.

Edouard Boubat : Le trac à quel propos ? Il est rare que tu fasses des erreurs techniques !

Frank Horvat : Le trac de faire face, la peur de rater le moment décisif. Le trac que peut avoir un acteur avant chaque représentation, même si c'est la centième fois qu'il joue le rôle.

Edouard Boubat : D'autre part, quand je dis que je m'efface, je veux dire que je m'efface pour laisser apparaître plus que Boubat. Voilà ce qu'il faut comprendre. Parce qu'on ne va pas réduire Boubat à Boubat, c'est ce que les gens ne comprennent pas. Il y a encore un mot très beau de Borges : "C'est un bien piètre écrivain que celui qui met dans ses romans seulement ce qu'il veut mettre." Dans chaque photo il y a dix mille fois plus que ce qu'on veut mettre. L'atmosphère. S'effacer est un acte d'humilité, mais c'est aussi un acte très intéressant, je vais dire presque malin. Voilà. Si je ne m'efface pas, je ne vais montrer que ce pauvre Boubat, ce pauvre Horvat. On ne va quand même pas se réduire à un Boubat ou à un Horvat ou à un Eugene Smith ou à un n'importe qui!

Frank Horvat : Mais toi, n'as-tu jamais le trac ? Ne fais-tu jamais d'erreurs ? C'est intéressant de parler de nos erreurs, c'est un peu le même sujet que les refus.

Edouard Boubat : Je ne sais pas si ce sont vraiment des erreurs. II m'arrive parfois d'envier les peintres, c 'est merveilleux de rester devant son bouquet de fleurs toute une matinée, ou même plus. Un photographe est un peu comme un nuage, poussé partout, dépendant toujours du monde extérieur. C'est ce que je sens parfois comme une souffrance et une erreur. Je préférerais que les choses dépendent plus de moi. Tout en sachant que cette dépendance est aussi ma chance.

Frank Horvat : Edouard, tu es comme une couleuvre, tu glisses hors du sujet à chaque fois que j'essaye de t'y coincer.

Edouard Boubat : Tu dis que je m'échappe : mais nous parlons de choses difficiles à cerner. II y a aussi un petit drame que nous subissons tous, par le fait que nous utilisons maintenant des appareils 24 x 36. Atget ne faisait qu'une ou deux plaques, et à chaque fois c'était de l'Atget. Voilà un homme qui s'effaçait. Mais nous, notre drame, avec ces petits appareils 24 x 36, c'est que nous en faisons trop. Si nous étions tellement forts, nous n'en ferions que trois ou quatre. De l'arbre et de la poule je n'en ai fait qu'une, de la petite fille aux feuilles une, de Leila sur le bateau une. Le sujet s'use. Maintenant même Paris est usé. Le Luxembourg est usé, il y a trop d'appareils. Mais je voudrais revenir à cette chose qui me paraît la plus importante, cette quête. On voit les souffrances du monde, les pauvres gens, les moins pauvres, on est là, la langue pendante, on veut savoir ce qui se passe derrière. C'est peut-être pour cela que les photographes vivent vieux. Comme Kertesz ou Brassaï ou Lartigue. J'ai vu Cartier-Bresson l'autre jour, il était comme un jeune homme, photographiant debout pendant une heure. Le photographe, finalement, c'est le mec qui n'a rien trouvé, mais qui espère jusqu'au dernier moment. Ça le pousse, ça le tient en haleine. Tu m'as demandé où j'allais cet après-midi. Je vais au labo, je n'ai pas de prise de vue à faire, mais je vais quand même traverser la Seine à pied. Je prends mon petit Leica d'amateur, un appareil pour ne pas faire de photos, mais peut-être que je peux en faire une. Je pars à l'imprévu, comprends-tu ? Les photographes restent jeunes parce que, jusqu'au bout, ils voudraient en réussir encore une.

Frank Horvat : C'est vrai que les sujets s'usent. Les arbres que je photographie s'usent, je ne peux pas retourner trop souvent aux mêmes. Ton bouquet de fleurs s'use sous ton regard. Ou plutôt: ton regard s'use sur le bouquet. Ton éveil s'use.

Edouard Boubat : Absolument. Il y a un mot que nous n'avons pas encore employé : vierge. C'est un mot très beau, on en rigole maintenant. Mais c'est très important. Pour faire une photo, il faut que la plaque soit vierge, mais l'œil aussi. On dit "Naïf. Boubat est un naïf." Je ne suis pas plus naïf que n'importe qui, quand on a été en Afrique ou en Amérique du Sud ou en Inde, où il y a des centaines de milliers de lépreux, on ne peut pas être naïf. J'étais dans un village africain et tous les mecs me serraient la main et je m'apercevais des fois qu'ils n'avaient pas de doigts. Le pauvre Boubat faisait comme s'il n'avait rien senti. Parce qu'il les a vus, les êtres, le mal qu'ils ont, rien que pour se tenir debout, les souffrances qu'ils endurent pour un bol de riz. Non, je ne suis pas naïf. Mais il faut quand même une certaine naïveté pour avoir le regard neuf, et moi j'ai cette naïveté. Les gens disent : "Oh ! le bon Boubat, le brave Boubat, comme il fait de jolies photos!" Mais faire de jolies photos n'est pas mon problème, même si j'aime parfois montrer des bouquets de fleurs, Mais qu'est-ce que ça veut dire, montrer un bouquet de fleurs ? Ça veut dire que le photographe sait que, derrière, il y a toute la misère du monde. A travers ce bouquet de fleurs, il va peut-être toucher autre chose.

 

Paris, juillet 1986
Photo Edouard Boubat
Photo Edouard Boubat
 
 
 
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