Entre Vues : Frank Horvat - Mario Giacomelli
 
   
       
  Mario Giacomelli   Né à Senigallia (Italie), le 1er août 1925.
À l'âge de treize ans, il entre comme apprenti
dans une petite imprimerie de Senigallia,
dont il deviendra propriétaire.
D'abord peintre et poète amateur.
À partir de 1954 photographe (autodidacte).
Décédé à Senigallia en 2000.
 
         
  Mario Giacomelli   "Je ne connais pas les appareils des autres. J'ai un appareil que j'ai fait bricoler, qui tient avec du scotch, qui perd des pièces. Pour moi, il faut seulement la distance et l'autre chose - comment appelles-tu l'autre chose ?"  
         
 

Frank Horvat : Je me suis demandé si tes yeux ressemblent à ceux de ta mère.

Mario Giacomelli : Je ne sais pas très bien comment étaient les yeux de ma mère. Parfois il me semble qu'il n'y avait pas de différence entre nous, sauf qu'elle était habillée en femme et moi en homme. La chose qui me paraît la plus importante, dans le souvenir - et aussi la plus belle - est que jamais, à aucun moment de sa vie, je n'ai su lui dire que je l'aimais. Cela venait peut-être de ma timidité ou de mon mauvais caractère. Jamais je ne l'ai embrassée, peut-être même ne lui ai-je jamais demandé comment elle allait. Elle est morte il y a quelques mois et quand elle était morte j'ai embrassé ses lèvres. Pour moi c'était beau. À partir de ce moment, j'ai commencé à vivre avec elle, à lui demander de temps en temps si elle allait bien, si elle était contente de moi. Mais ce sont là des choses plus grandes que la photographie, peut-être vaut-il mieux ne pas en parler.

Frank Horvat : Mais est-ce qu'il t'arrive de regarder tes propres yeux dans un miroir ?

Mario Giacomelli : Je ne les regarde pas, il me semble que je ne suis pas très conscient de leur existence - ou seulement comme d'un seuil. Quand nous prenons une photographie, nous nous plaçons devant les objets et nous en tirons des images, c'est-à-dire des copies, ou des extraits, qui passent par un trou et se déposent au fond de l'appareil. Mes yeux sont comme ce mécanisme : un moyen pour attraper au vol et pour mettre en boîte certaines choses, que je pétris et je mélange en moi et que je remets ensuite en circulation - pour les yeux des autres.

Frank Horvat : Et l'appareil ? II paraît que tu n'as pas un appareil comme tout le monde, Leica ou Nikon ou Kodak.

Mario Giacomelli : Je ne connais pas les appareils des autres. J'ai un appareil que j'ai fait bricoler, qui tient avec du scotch, qui perd des pièces. Je ne suis pas un passionné de mécanique, j'ai cet appareil, toujours le même, depuis que j'ai commencé à faire des photos. II a vécu avec moi, il a partagé de nombreux moments de mon existence, bons et mauvais. S'il venait à me manquer... enfin, la seule idée d'avoir à vivre sans lui me serre le cœur.

Frank Horvat : Mais d'où vient-il ?

Mario Giacomelli : Je l'ai fait bricoler. En mettant en pièces l'appareil d'un de mes amis et en faisant enlever ce qui me semblait inutile. Pour moi, il faut seulement la distance et l'autre chose - comment appelles-tu l'autre chose ? Je ne sais pas comment ces trucs fonctionnent, ce qui compte est que la lumière ne passe pas. C'est une boîte sans rien.

Frank Horvat : Et quel film utilises-tu ?

Mario Giacomelli : Le film que je trouve.

Frank Horvat : Du 35 millimètres ?

Mario Giacomelli : Ne me demande pas des millimètres ! J'utilise les films grands, pas les petits. Je n'ai jamais utilisé le petit format.

Frank Horvat : Donc du 120 ?

Mario Giacomelli : Ne me parle pas de chiffres ! Je sais seulement que le six-neuf devient du six-huit et demi.

Frank Horvat : Donc tu fais douze photos par bobine ?

Mario Giacomelli : J'ai oublié, mais je crois que c'est plutôt dix. Dix, pas douze. C'est important qu'il n'y en ait pas trop. Une fois j'ai gagné un concours, et on m'a fait cadeau d'un appareil de petit format. Mais je n'ai pas su m'en servir, c'était trop rapide, il ne participait pas de la même manière, il ne me laissait pas le temps de réfléchir, je déclenchais pour rien. II me faisait perdre ce qui fait ma plus grande joie, l'attente, la préparation de l'image, l'avancement du film, le remplacement de la bobine. Mon appareil à moi est exactement ce qu'il me faut, il convient à mon caractère.

Frank Horvat : Mais ça marche à quelle vitesse : un trentième, un centième ?

Mario Giacomelli : Je ne sais plus. Ça ne dépasse pas deux cents. Pour photographier de l'avion, je dois emprunter l'appareil d'un ami, c'est une honte de le dire, mais je m'en fous. Pour moi cela n'a pas d'importance, je photographierais sans appareil si je pouvais, je n'aime pas la mécanique.

Frank Horvat : Et il ouvre à combien ?

Mario Giacomelli : Selon les cas. À Scanno, j'ai presque tout fait au vingt-cinquième. Pour les paysages je travaille à deux et vingt-deux.

Frank Horvat : Diaphragme deux à la demi-seconde ?

Mario Giacomelli : Je sais qu'il y a un deux et un vingt-deux, c'est l'ouverture de l'objectif, je l'ai appris par cœur.

Frank Horvat : Tu fermes complètement le diaphragme.

Mario Giacomelli : Tout fermé, toujours pareil. Parce que ce sont des paysages. Mais pour les personnes c'est le contraire, j'ouvre parce qu'il y a peu de lumière.

Frank Horvat : C'est ce que tu fais quand tu photographies les vieux, à l'hospice ?

Mario Giacomelli : Les vieux c'est un autre discours, je travaille à l'éclair. Exprès. Pour ajouter ma propre méchanceté à la méchanceté de celui qui a créé le monde et qui nous fait vieillir. Ce n'est pas tellement pour montrer la qualité de la peau, mais pour ajouter du contraste, pour obtenir un effet encore plus violent. L'éclair modifie la réalité, la rend plus mienne.

Frank Horvat : Mais est-ce que le flash ne te donne pas autre chose que ce que tu vois ?

Mario Giacomelli : Si je ne vois pas, je ne déclenche pas. Quand on a l'habitude de l'éclair, on ne tient plus compte de la lumière ambiante, on voit seulement ce qui se passe devant l'objectif, les expressions des visages par exemple. Donc je sais très bien ce que j'obtiendrai.

Frank Horvat : D'autant plus que l'hospice n'a pas été le projet d'un jour ou d'une semaine. Tu y es retourné pendant des années, assez souvent pour savoir.

Mario Giacomelli : Pour moi, ce qui compte est de créer cette atmosphère. De m'enfermer dans cette espèce de boîte, en contact avec ce petit monde, vivre ce qu'ils vivent, être comme eux. Pendant toute une année, j'y suis allé sans appareil, pour qu'il s'habituent à moi sans sentir mon engin braqué sur eux. Je suis devenu comme un vieux parmi les autres.

 

 
Photo Mario Giacomelli
Photo Mario Giacomelli
 

 

Frank Horvat : Quel âge avais-tu ?

Mario Giacomelli : C'étaient mes premières photos, j'avais une trentaine d'années.

Frank Horvat : Avais-tu pensé longtemps à ce projet, avant de le commencer ?

Mario Giacomelli : Absolument pas. Mes premiers sujets ont été ma femme et ma mère. Je leur disais : "ne bouge pas". Puis je me suis rendu compte que je ne savais pas photographier quelqu'un qui sourit ou qui prend une expression gentille. Il faut que l'autre m'apparaisse comme je me sens moi-même intérieurement. Donc je l'agresse, je me fais méchant. Finalement je me suis dit qu'il me fallait des sujets plus durs et j'ai eu l'idée de l'hospice.

Frank Horvat : Qui a été ton premier gros projet.

Mario Giacomelli : Ça reste toujours mon plus gros projet. Si je devais choisir parmi mes travaux, pour en sauvegarder un seul, ce serait certainement l'hospice. Pas pour l'hospice en lui-même, je n'en ai rien à faire. Ce qui m'intéresse est le temps. Entre le temps et moi il y a une discussion toujours ouverte, une bataille perpétuelle, et l'hospice exprime l'une des dimensions de ce conflit. Avant de photographier je peignais, on pourrait imaginer que la peinture n'a rien à voir avec le temps, pourtant là aussi c'était contre le temps que je me battais. Je commençais un tableau le soir et je m'obligeais à le terminer dans le courant de la nuit, même si cela devait m'empêcher de dormir. Il fallait que je le termine avec la même qualité de tension avec laquelle je l'avais commencé. Le lendemain j'aurais été une autre personne, je n'aurais plus senti les choses de la même manière.

Frank Horvat : C'était quel genre de peinture ?

Mario Giacomelli : J'ai commencé à peindre avec de la terre, que je mélangeais à d'autres matières, par exemple à des feuilles. Je ne sais pas si on peut appeler ça de la peinture. Plus tard j'ai travaillé avec des vraies couleurs et des toiles. Ensuite j'ai tout détruit. Ensuite j'ai écrit des poèmes, que j'ai également détruits. Finalement j'ai découvert que la photographie me permettait de faire des choses plus fortes. Elle ne crée pas, bien sûr, et elle ne sait pas dire tout ce qu'on veut. Mais elle témoigne de notre passage sur cette terre, comme un carnet de notes. J'ai découvert aussi que cet instrument, que j'avais cru mécanique et froid, permet de saisir des vérités qui échappent à d'autres techniques. Mon premier appareil était un Comet, je l'ai acheté un 24 décembre et je l'ai amené au bord de la mer le 25. J'ai essayé des poses très longues - mais je ne comprenais pas encore le fonctionnement. Les vagues venaient vers moi et moi je faisais bouger l'appareil en sens inverse. Trois ou quatre photos sont sorties comme j'avais imaginé, les autres étaient à jeter. Ça a été le premier contact entre l'appareil, la nature et moi-même, et cela m'a fait comprendre que cette mécanique, qui auparavant m'effrayait, pouvait devenir une continuation de ce que je suis.

Frank Horvat : Développes-tu tes films ?

Mario Giacomelli : Je fais le développement et les tirages. Les bassines sont là, sur cette table, tu peux voir comme elle est usée.

Frank Horvat : Et tu obtiens toujours ce que tu imaginais ? Ou bien y a-t-il des surprises ?

Mario Giacomelli : S'il y avait trop de surprises, je ne montrerais pas mes photos. En général elles sont assez proches de ce que j'avais voulu, parfois elles coïncident exactement avec mon idée. II arrive aussi que des choses naissent du hasard, je ne refuse pas le hasard : des détails que je n'avais pas calculés, ou que je pressentais sans en être conscient. Parfois ce n'est pas comme je voulais, mais mieux.

Frank Horvat : Mais au moment de la prise de vue tu sais ce que tu veux.

Mario Giacomelli : Si je garde les photos, c'est que, d'une manière ou d'une autre, elles sont comme je voulais.

Frank Horvat : D'autant plus que tu te donnes le temps pour savoir ce que tu veux et pour t'approcher de ce résultat…

Mario Giacomelli : Je veux rentrer dans les choses. Je crois à l'abstraction, dans la mesure ou elle me permet de m'approcher un peu plus du réel. Je ne tiens pas à décrire les événements de l'extérieur, je veux en faire partie. Parfois je me dis que mes photographies plus importantes sont celles que j'ai vécues, sans les faire. Cette vieille édentée, qui mastique inutilement et n'arrive pas à avaler et qui finit par ressortir sa bouchée et par la remettre sur la table. Elles n'y voient plus, les pauvrettes. La vieille d'à côté reprend la chose - pendant quelque temps le souvenir de cette scène m'a empêché de manger - elle reprend la chose mastiquée par la première, la met dans sa propre bouche et continue la mastication, comme si c'était sa propre bouchée. Ce sont les images les plus vraies, je les connais et tu ne les connaîtras jamais, je ne les ai pas photographiées.

Frank Horvat : Mais elles sont contenues, en quelque sorte, dans celles que tu as faites.

Mario Giacomelli : Il se peut qu'en vivant tout le temps avec cette réalité on finisse par la photographier sans même s'en rendre compte.

Frank Horvat : Tu y allais tous les jours ?

Mario Giacomelli : Tous mes moments libres. À Noël, à la Pâque, le samedi après-midi, le dimanche dès que j'étais debout et avais avalé mon petit déjeuner.

Frank Horvat : Tu es un photographe du dimanche.

Mario Giacomelli : Je photographie quand j'en ai le temps. Je ne suis pas un photographe de métier, je ne reçois pas d'ordres, personne ne peut me commander : "Va faire des photos maintenant." Même la faim ne pourrait pas me le commander. Je photographie quand j'en ai le désir, quand je me sens prêt. Si je ne suis pas en condition de me concentrer, je ne photographie pas, l'idée ne me viendrait même pas.

Frank Horvat : Mais tu allais chaque semaine à l'hospice.

Mario Giacomelli : Tous les jours où je ne travaillais pas à l'imprimerie. J'y passais la journée, tenant l'une d'elles par la main, portant des bonbons à l'autre qui attendait son fils qui ne venait jamais - ce qui ne l'a pas empêché de me traîner en justice pour avoir photographié sa mère.

Frank Horvat : Et dans une de ces journées tu faisais une bobine, deux bobines ?

Mario Giacomelli : Des fois je ne faisais rien. Être à l'hospice est comme se trouver devant un miroir, il y a des jours où on n'a pas le courage de se regarder, où on voudrait que le miroir n'ait jamais été inventé. Ce qu'on voit à l'hospice c'est nous, nos fils, nos mères, chacune de ces photographies est mon propre portrait. Je ne suis pas contre les vieux, ni contre l'hospice. Seulement contre le temps, ce présent qui n'existe jamais tout à fait, l'instant où nous parlons est fait un peu d'avant et un peu d'après, de passé et d'avenir. À l'hospice je le ressens encore plus douloureusement, comme une lame contre mon cœur, tout ce que j'y vois me concerne et me blesse. II y a des jours où j'ai le courage de photographier, et des jours où je ne l'ai pas. C'était pareil à Lourdes, je ne sais même pas comment j'ai pu photographier ces jours-là. Je regardais une petite fille, j'ignore de quoi elle souffrait, ils étaient quatre ou cinq à la tenir, elle les mordait, ils la lâchaient, elle se sauvait et ils lui couraient après pour la rattraper. J'ai posé l'appareil sur la balustrade et j'ai senti mes larmes qui coulaient, je ne sais pas ce que c'est de pleurer, mais là elles coulaient comme d'un robinet. J'ai toujours cette image devant les yeux, mes yeux qui ont su pleurer mais n'ont pas su regarder dans le viseur. Et mon appareil a été assez honnête pont ne pas me forcer. C'est pourquoi je tiens à lui, il a la même sensibilité que moi, il ne va pas contre mon caractère, il ne cherche pas le compliqué. Je peux le laisser traîner n'importe où, l'abandonner dans les champs. C'est déjà arrivé, on le considère comme un objet jeté, qu'il ne vaut pas la peine de ramasser…Ce sont des choses qu'il ne faut pas trop expliquer.

Frank Horvat : Il y a donc des sujets devant lesquels tu te dis : "Ceci je ne peux pas le photographier" ?

Mario Giacomelli : Ce n'est pas que je me le dise. Je me rends compte, tout d'un coup, que je ne photographie pas. Cela m'arrive quand les choses que je vois sont des choses que je refuse d'accepter comme réelles. Est-il possible qu'un être humain, au bout d'une vie d'efforts et de travail, soit condamné à exister de cette manière ? Il y a des choses qui refusent d'être saisies. Mais il y a d'autres fois où rien ne me retient, parce que je sais que mes images ne crieront contre personne. Seulement contre le temps.

Frank Horvat : Et comment cela se passe-t-il après, quand tu regardes tes photos ? Est-ce que tu décides, par exemple : "Celle-ci est bonne et celle-là est mauvaise" ou bien : "Celle-là n'est pas parfaite, mais c'est une direction à suivre." ?

Mario Giacomelli : Je ne vois pas ce que tu veux me faire dire. Je crois que tu me poses une question à laquelle je ne sais pas répondre. Je ne suis pas quelqu'un qui dirait : "Maintenant je déclenche, maintenant je ne déclenche pas". Parfois il m'arrive de regarder une chose et d'avoir les mains bloquées. D'autre fois, ce qui se passe devant moi semble assez naturel pour que je l'arrête dans une image.

Frank Horvat : Je pensais à l'étape suivante, quand tu regardes tes contacts.

Mario Giacomelli : Quand je regarde les contacts, je revis ce que j'ai vécu. Je choisis les images qui correspondent le mieux à ce que j'ai ressenti, qui reproduisent mieux les instants que je voudrais faire partager à d'autres, pour les aider à réfléchir et à aimer un peu mieux la vie.

Frank Horvat : Ma question concernait ta méthode de travail. Supposons que tu aies photographié dimanche, que tu développes lundi, que tu regardes les contacts mardi. Est-ce que, entre le mercredi et le dimanche suivant, tu te dis : "Celle-ci je l'ai réussie, pour celle-là il faudrait faire mieux le dimanche prochain" ? Jusqu'au moment où, au bout de trois ans ou de cinq ans, tu auras eu le sentiment d'avoir dit ce que tu voulais dire ?

Mario Giacomelli : C'est effectivement ce qui se passe pour d'autres sujets, mais ce n'est pas vrai pour l'hospice. Chaque photo de l'hospice est le souvenir d'une journée vécue avec eux, je ne fais pas de programme, je sais seulement que chaque dimanche sera différent. Pour d'autres sujets, oui, je me prépare, certains paysages je les ai pratiquement construits. J'ai amené sur place le paysan avec son tracteur et je lui ai dit : "je veux que tu me fasses un signe ici". C'est construit comme un tableau. L'hospice, non, je le vis comme la vie, au jour le jour, et chaque expérience m'enseigne quelque chose que j'ignorais.

Frank Horvat : A propos des paysages, tu m'as dit que tu es allé de plus en plus loin dans l'abstraction, jusqu'au moment où tu as eu l'impression d'avoir épuisé le sujet.

Mario Giacomelli : L'hospice est comme ma vie, qui continue toujours. Avec les paysages, malheureusement, je suis arrivé à un point mort. Il y a eu un moment où j'ai décidé de changer de perspective, de ne plus regarder la terre du point de vue du paysan qui la travaille, mais d'en haut, de surplomb. C'était encore une manière de rentrer dans le sujet, la terre vue d'en haut n'était plus terre mais signe, comme les rides des mains, comme la peau des vieux. Le paysan y travaille, plante ses patates et ne sait pas que pour moi, qui le regarde d'en haut, son travail est un signe, qui me donne une autre qualité d'émotion. Les rides de la terre, comme les rides de la peau, m'apprennent des choses que je ne savais pas, que le paysan ne peut savoir, que le pilote de l'avion ne peut savoir. Comme si on éclairait les choses par magie. Les noirs cachent, les blancs manifestent des formes, le monde sur la pellicule est un autre monde, où le paysage devient broderie. Si le paysan qui a abandonné sa maison savait comme sa terre est belle, vue ainsi, il ne l'aurait peut-être pas abandonnée. Mais parfois je me pose des questions sur les rapports entre la réalité que je photographie et le signe qui reste. Est-ce que les rides des vieux sont encore les vieux, est-ce qu'elles contiennent encore leur souffrance ?

 

 
Photo Mario Giacomelli
Photo Mario Giacomelli
 

 

Frank Horvat : Ce que tu viens de dire, des rides de la terre et de celles des vieux, me rappelle le fait que tu vas toujours tout droit aux thèmes essentiels : la vieillesse, la souffrance, la terre, l'amour. C'est pour cette raison que je t'ai questionné sur des instruments essentiels, comme l'œil et l'appareil. Je voudrais parler aussi d'un troisième instrument essentiel pour toi : la parole. Tes photos se réfèrent souvent à des paroles, par exemple à des poèmes qui t'ont touché. Et j'imagine que dans ces cas, tu cherches une adhérence à cette parole, au moment de ta prise de vue comme au moment de ton choix sur les contacts.

Mario Giacomelli : Oui, une adhésion à ce que la parole a provoqué en moi. "Luna vedova per strade di mare" (lune veuve par chemins de mer) - c'est déjà une très belle image - "io non ho più sogni da dormire - nel bianco mattatoio di casa mia ! "(Je n'ai plus de rêves pour dormir, dans l'abattoir blanc qu'est ma maison). Mais moi je ne cherche pas à illustrer, je raconte. Je vois les images du poète, et à partir de ces images je cherche des émotions nouvelles, comme si je me laissais prendre par la main et conduire dans des chemins que je crois connaître, mais qu'en réalité je n'ai jamais parcourus. A partir de là certaines images, auparavant muettes, trouvent leur voix et leur respiration, et quand mon émotion me dit de presser sur le bouton, je sais qu'une équivalence existe, même si à première vue la beauté de l'image n'est pas évidente, ou si le sujet peut sembler pauvre ou ridicule. Comme cet autre vers : "un muro vecchio e un cane solo" (un mur vieux et un bien seul). C'est une image toute bête, que n'importe qui saurait réaliser. Mais en moi elle provoque une émotion particulière, comme si tout était remis à zéro, comme s'il me fallait recommencer avec rien. Je me sens vraiment réduit à rien, je ne vois ni chien ni mur, mais moi-même tout petit, j'ai peur, je vois le terme de ma vie tout proche, cette vie où je croyais avoir encore tant de choses à faire. Mais c'est difficile de parler de tout cela. Si j'étais vraiment honnête avec moi-même, une discussion comme celle-ci devrait me rendre fou furieux, ce sont des choses qu'on ressent mais dont on ne parle pas, des choses belles qui deviennent des lâchetés si on les raconte. Analyserais-tu un orgasme avec ta femme ?

Frank Horvat : Je vais te demander une chose : il y a cette vie qui s'écoule, ces instants qui tous sont précieux, ces dix mille ou vingt mille photos que tu as faites, et qui sont toutes intéressantes. Mais parmi ces photos il y en a dix, ou vingt, ou quarante, qui ont quelque chose de plus - appelons cela la grâce. Comme celle-ci, de l'hospice, qui a été publiée très souvent...

 

 
Photo Mario Giacomelli
Photo Mario Giacomelli
 

 

Mario Giacomelli : Sais-tu pourquoi je l'aime ? À première vue tu vois une vieille de l'hospice. Mais si ton regard se fixe un peu plus longtemps sur l'image, il ne reste plus ni vieille ni hospice, il n'y a qu'une mer blanche avec une barque qui flotte sur les vagues. Une telle image ne pourrait exister sans toutes les fois où j'ai pleuré en moi-même, face à d'autres images. Mais il ne faut pas en conclure que celle-ci est plus importante que les autres. Chaque image est un instant, chaque instant est comme une respiration, la respiration d'avant n'est pas plus importante que celle d'après, elles se suivent jusqu'au moment où tout s'arrêtera. Combien de fois avons-nous respiré ce soir ? Pouvons-nous dire qu'une respiration a été plus belle que l'autre? Mais l'ensemble de toutes fait la vie.
Une autre photo que j'aime est celle-ci. Par ici il reste encore quelque chose qui a le goût de la vie, par là tout est déjà décomposé. D'ici à là, le temps est passé, ici les formes sont encore déchiffrables, là il n'y a plus que des taches et de la poussière. Mais de derrière, sur le tout, arrive une lumière. Pendant un instant, je peux sentir tout cela, bien que je sache que cette photo n'est pas vraiment réussie. J'y sens toute la rage des questions que je me pose : "pourquoi vivre si la mort est si proche ?" J'ai soixante ans, cela fait soixante années de mort sur les épaules, plus de mort que de vie, des idées comme celle-ci se fondent avec les formes et les personnages de mes photos. Ou regarde celle-là, où ils s'embrassent : ce sont deux amants, elle prend ses mains et lui fait une caresse. II ne peut rien y avoir de plus doux que ce qui se passe entre cette vieille et ce vieux. Je voudrais que les gens regardent ces images et que cela les fasse vivre autrement. Je voudrais que ces deux vieillards, qui échangent ce geste de tendresse, aient su se caresser mieux quand ils étaient jeunes. Combien y a-t-il de gens qui ne savent pas faire une caresse ? Combien de femmes qui meurent sans avoir éprouvé d'orgasme ? Quand je montre en photo ces vieux je me montre moi-même, avec tout ce que je n'ai pas compris, tout ce que j'aurais voulu faire autrement, tout ce que je voudrais recommencer. Mais cette image n'exprime qu'une petite partie de ce que je ressens, c'est pourquoi je dois en faire beaucoup.

 

 
Photo Mario Giacomelli
Photo Mario Giacomelli
 

 

Frank Horvat : Mais seulement certaines sont des miracles, seulement dans certains cas l'image arrêtée nous parle de la même manière que le courant d'où nous l'avons sortie. La petite vieille qui fait penser à une barque est un tel miracle !

Mario Giacomelli : C'est peut-être toi qui l'inventes, le miracle. Une photographie n'est pas faite seulement de ce que tu vois, mais aussi de ce que ton imagination y ajoute. Un autre y verra peut-être autre chose. Mais est-ce important qu'on y voie une chose plutôt qu'une autre ? Ce qui compte est le contact entre les hommes, le fait que nous parlions des feuilles qui tombent, des objets qu'on piétine sans s'en apercevoir, de cette maison qui meurt, tout doucement, abandonnée par son propriétaire. Et pourtant c'est peut-être là qu'il est né, qu'il a appris à rire et à pleurer. Dans le mur de cette maison il y a une fissure qui grandit, tout doucement, jusqu'au jour où tout s'écroulera. Mais je ne voudrais pas que cela arrive sans que je le sache.

Frank Horvat : Donc tu y retournes toutes les semaines ?

Mario Giacomelli : Et je compte les jours comme si je retournais voir mon fils ou ma mère. Je lui parle, j'ai un vrai rapport avec elle. Pourtant il y a tant d'hommes avec qui je n'arrive pas à échanger deux mots, parce qu'ils ne savent parler que d'argent. Moi je ne gaspille rien, même pas cinq lires, mais je ne parle jamais d'argent. Parce que les richesses, pour moi, ce sont justement les objets inutiles que d'autres ont jetés, les choses petites qui pour d'autres n'ont pas de sens. Comme cette maison qui se fend tout doucement. Chaque semaine elle m'attend. On dira que je suis fou, et je veux bien l'être, à condition d'être un fou qui voit ce qui se passe autour de lui. Les vrais fous, pour moi, sont ceux qui ne s'aperçoivent de rien. D'ailleurs je suis loin de tout voir : mais j'essaye de distinguer un maximum de choses, c'est pourquoi je m'intéresse aux choses petites. Les grandes m'étouffent, je préfère prendre les petites sous la loupe.

 

 

Photo Mario Giacomelli
Photo Mario Giacomelli
 

 

Frank Horvat : C'est la raison pour laquelle tu as fait tant de photos ici, à Senigallia.

Mario Giacomelli : C'est ici que je dois les faire, c'est une affaire de respiration. On ne peut pas respirer un coup ici, un coup à l'hôtel, un coup à Milan. Ma respiration ici est continue. Par contre il est aussi vrai que, en restant toujours au même endroit, on finit par ne plus voir certaines choses. Je n'ai jamais pu faire des photos dans les rues de ma ville, je ne m'y promène jamais avec un appareil, d'ailleurs peu de gens ici savent que je suis photographe. Je n'aime pas être entouré de curieux. Donc je m'éloigne un peu, juste ce qu'il faut pour plonger dans un univers différent. Et je découvre du nouveau, tout récemment j'ai découvert le parfum du foin après la pluie ! Vois-tu combien de réalités demandent à être connues, des réalités toutes petites, presque pas photographiables, mais qui se fondent dans les images.

Frank Horvat : Mais tu trouves toujours le moyen de regarder les choses d'un œil frais. En voiture, tout à l'heure, tu as dit : "Je me trompe toujours de chemin, parce que pour moi les chemins sont toujours nouveaux."

Mario Giacomelli : Parce qu'il me semble toujours que quelque chose est en train de naître, qu'un fait nouveau se produit. On me demande : "Comment arrives-tu à faire ces photos ?" Ce qu'on ne comprend pas, c'est que ce n'est pas moi qui choisis les images, ce sont les images qui me choisissent. Comme si le paysage me disait : "Ce n'est pas toi qui me fais, imbécile ! Ne vois-tu pas comme je suis beau ?" Il y a des images qui t'arrêtent et tu cherches à les comprendre - mais ce sont les images qui viennent à toi, comme le regard des femmes. Tu te dis : "qu'elle est belle !" et si elle te fait l'œil doux, si tu la sens prête, tu te dis : "Madonna ! J'arriverai peut-être à l'embrasser !" Le paysage, c'est pareil, tu le vois et tu te dis : "Madonna !" Le paysage ne peut pas s 'enfuir, et pourtant j'ai toujours peur qu'il disparaisse, je photographie sur pied et ça prend un peu de temps, deux et vingt-deux, j'ai mémorisé ces chiffres parce que je n'arrive pas à les comprendre, avec deux et vingt-deux il faut mettre l'appareil sur pied, donc j'ai toujours peur que le paysage s'en aille, je ne le lâche pas du regard pendant que je déplace le pied, je retiens mon souffle, quand je photographie j'arrête ma respiration, je bloque mon souffle et je déclenche, c'est pour moi le moment de la plus grande joie, comme si je déshabillais la plus belle femme du monde. Si toutefois elle se laisse déshabiller. Si je réussis la photo c'est qu'elle a bien voulu. Sinon, on dira que ça a été un beau rêve. E basta.

 

Senigallia, février 1987
Traduit de l'italien par Frank Horvat
 
 
 
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