Entre Vues : Frank Horvat - Hiroshi Hamaya
 
   

 

       
  Hiroshi Hamaya - Photographie Frank Horvat   Né à Tokyo, le 28 mars 1915.
Photo-journaliste indépendant à partir de 1937.
Collaborateur de Magnum à partir de 1960.
Voyage en Mandchourie (1940), en Chine (1942),
dans le Nord du Japon (Village dans la Neige, 1946),
puis en Europe et en Amérique du Nord.
A partir de 1973, travaille à un projet de photos aériennes, en couleurs,
qui le conduit au Népal, en Afrique, au Groenland, dans l'Antarctique,
en Amérique du Sud, etc.
Vivait à Kanagawa, Japon.
Décédé en 1999.
 
         
  Hiroshi Hamaya
Photographie Frank Horvat
  "J'aime l'idée que mon œuvre ne soit pas seulement destinée à la Terre, mais à l'Univers tout entier !"  
         
 

Frank Horvat : Quand je regarde vos photos - d'abord le Village dans la Neige, puis les Gens du Japon, puis les scènes de rue dans différents pays, et finalement ces vues aériennes que vous avez appelées Visages de la Terre, votre vie m'apparaît comme vouée à un projet monumental, une sorte de fresque photographique, commencée en un point du Japon et élargie, de décennie en décennie, à des espaces de plus en plus vastes. Aviez-vous effectivement conçu un tel projet ? Si c'est le cas, et si aujourd'hui vous considérez ce projet comme abouti, on peut dire que vous êtes un homme privilégié.

 

 
Photo Hiroshi Hamaya
Photo Hiroshi Hamaya
 

 

Hiroshi Hamaya : II est vrai que la photographie m'a permis non seulement de gagner ma vie, mais aussi de rencontrer des gens différents, de connaître des animaux, des arbres et des fleurs que j'ignorais, de découvrir les aspects changeants de la Terre et de l'Océan. En plus - et c'est ce qui me paraît le plus important - elle m'a permis d'approcher ces êtres et ces choses avec amitié. Dans ce sens je me sens un homme privilégié.

Frank Horvat : Mais avez-vous imaginé dès le début - même confusément - que votre travail assumerait une telle envergure ? Avez-vous été conscient d'une continuité entre le Village dans la Neige, les Gens du Japon et les Visages de la Terre ?

Hiroshi Hamaya : Je ne peux pas dire que j'ai toujours vu mon travail comme je le vois aujourd'hui. Pendant des années je ne pensais qu'à faire des reportages pour des magazines, sans avoir le sentiment que cela faisait partie d'un grand projet. J'étais plutôt comme quelqu'un qui se laisse entraîner par un courant - on peut dire tout au plus que je me suis laissé entraîner dans une bonne direction. Mais votre remarque est juste : en rétrospective, la somme de mon travail apparaît comme le résultat d'une intention. Je pense par exemple aux portraits faits au cours des cinq décennies entre 1930 et 1980. Presque tous étaient commandités par des magazines et destinés à illustrer une circonstance particulière. Mais quand maintenant je les vois réunis, imprimés dans un livre, j'ai le sentiment d'avoir toujours voulu faire ce livre. Cela vient peut-être de la nature même de la photographie.

Frank Horvat : J'avais dit à Marc Riboud que si un Martien me demandait ce qui se passe sur Terre, je lui montrerais d'abord les photographies de Henri Cartier-Bresson et ensuite les siennes - celles de Marc. Aujourd'hui j'ai envie d'ajouter que si le Martien voulait connaître l'aspect physique de la Terre, je lui montrerais vos vues aériennes.

 

 
Photo Hiroshi Hamaya
Photo Hiroshi Hamaya
 

 

Hiroshi Hamaya : Quand j'ai photographié l'Everest, nous volions à 9 600 mètres - je crois que ça a été un record pour un travail photographique non militaire. À un certain point j'ai eu besoin d'un meilleur angle et presque instinctivement j'ai ouvert la portière et je me suis penché dans le vide. Sur le moment je ne pensais qu'à ma photo, mais plus tard, de retour au sol, j'en ai eu des frissons rétrospectifs. En même temps je me suis dit que de m'écraser sur ce glacier aurait été une bonne manière de mourir : mon corps serait resté préservé par la glace, bien après que le reste du genre humain aurait été anéanti par les guerres nucléaires. Et peut-être un jour des Martiens auraient retrouvé Hamaya et son appareil et se seraient posé des questions sur cet être et sur son activité.

Frank Horvat : Est-ce pour cette raison que vous avez fait imprimer vos livres sur du papier spécial, fabriqué sans ingrédients chimiques, afin qu'ils durent plus longtemps ? Évidemment, ils seraient encore mieux préservés dans le musée des Martiens !

Hiroshi Hamaya : J'aime l'idée que mon œuvre ne soit pas seulement destinée à la Terre, mais à l'Univers tout entier ! Mais elle ne serait peut-être pas assez représentative pour un musée martien, car je n'ai pas photographié beaucoup de jolies filles ! Est-ce que vous m'en présenterez quand je viendrai à Paris ? Et pouvons-nous boire à ça ? Du beaujolais nouveau ou du saké ?

Frank Horvat : Je voudrais vous poser encore quelques question sur ce projet de votre vie et sur la manière dont il a pris forme. J'aimerais aussi que vous me parliez de votre éducation, de vos références...

Hiroshi Hamaya : Je suis du quartier de Ueno, dans le centre de Tokyo. Quand j'étais jeune, les appareils photo étaient à la mode, comme les vidéo maintenant. Je voulais être un garçon à la mode, un "mobo", comme on disait alors, pour modern boy. J'ai d'abord travaillé dans une société de produits photographiques. Puis, au bout de quatre ans, je suis devenu photo-journaliste indépendant.

Frank Horvat : Mais avez-vous été influencé par d'autres photographes, comme moi-même et d'autres l'avons été par Cartier-Bresson, ou comme Cartier-Bresson de son côté l'a été par Munkaczi et Kertesz ? Ou par des écrivains ou des peintres ?

Hiroshi Hamaya : Je ne vois personne en particulier. Mais je me souviens d'un ami de mon père, qui avait été à l'étranger et qui m'a fait cadeau d'un appareil photo. Je me souviens de la première fois où j'ai touché cet objet, ça a été comme une révélation.

Frank Horvat : Mais n'avez-vous pas été impressionné par des photographies ?

Hiroshi Hamaya : Je ne m'en souviens pas. J'ai vraiment été un autodidacte. À l'école je travaillais mal, j'étais mauvais en calcul, mauvais en langues étrangères, mauvais même en japonais et en peinture. Cela venait en partie du fait qu'à la suite du grand tremblement de terre, ma famille a dû changer plusieurs fois de domicile - et moi, par conséquence, d'école. La matière que j'aimais le plus était la peinture, mais les professeurs n'approuvaient pas mes tentatives et me critiquaient parfois devant la classe. Peut-être mon amour pour la photographie est issu de cette humiliation : une photographie est une chose qu'on développe et qu'on tire tout seul, dans le noir, et qui reste dans le noir tant qu'on ne décide pas de la montrer. Bien sûr la photographie est moins créative que la peinture, parfois je me dis que je ne suis pas quelqu'un de très créatif, il n'y a rien que je puisse vraiment considérer comme ma création, sauf peut-être cette maison que j'ai dessinée moi-même, et ces quelques livres publiés. L'existence de ces objets me donne un peu de bonheur...

Frank Horvat : ... et vous aimez les imaginer dans un musée sur Mars...

Hiroshi Hamaya : ... mais en même temps je sais que la photographie est plutôt trouvaille que création. Nous traversons le monde en essayant de trouver des choses et de décider qu'elles sont importantes.

 

 
Photo Hiroshi Hamaya
Photo Hiroshi Hamaya
 

 

Frank Horvat : Nous avons parlé de la continuité de votre travail. Mais il faut parler aussi de son évolution. Dans le Village dans la Neige on vous sent physiquement proche de vos sujets, aveuglé par la tempête de neige ou baignant dans l'odeur des corps. Puis, au fil des années, vous vous éloignez. Dans le cas des photographies aériennes cela s'explique par le sujet et par la technique, mais ce sujet et cette technique viennent quand même de votre choix. Et vos photos de reportage, faites à la même époque dans différents pays du monde, avec une technique conventionnelle, donnent le même sentiment de distance. Je ne le dis pas dans un sens péjoratif : regarder les choses de loin est peut-être une autre manière de les comprendre, une manière qui vient avec la maturité.

Hiroshi Hamaya : II est vrai que je me suis éloigné de plus en plus - et maintenant j'ai mis le cap sur Mars ! Mais je n'aime pas penser que c'est un mouvement à sens unique, comme quand on dit d'une personne âgée qu'elle s'éloigne du monde. J'ai toujours fonctionné par alternances. Après les paysages, j'ai photographié des gens. Après les femmes, des hommes. Après les vieux, des enfants. Dans les années où je photographiais des paysages, j'ai fait également une série de photos sur les femmes du Japon, entre Hokkaido et Okinawa. Mon équilibre vient du changement. "Tout changement est progrès", disait Daiga Koriguchi, un poète japonais qui a vécu en France et a été ami de Jean Cocteau. Je crois à ces paroles, mais même si le changement ne représentait pas un progrès, j'aurais besoin du changement pour le changement en soi. En ce moment je travaille avec un appareil avec mise au point automatique. Je ne crois pas que cela m'apporte des avantages, mais j'aime le changement. De toute manière je n'ai jamais considéré la photographie comme un art.

Frank Horvat : Beaucoup d'entre nous disent la même chose, et je me demande à chaque fois si au fond d'eux-mêmes ils le croient. Dire que la photographie n'est pas un art est à la fois modeste et rassurant...

Hiroshi Hamaya : Je suis ravi de l'entendre. Désormais je dirai que la photographie est un art. Voulez-vous que nous buvions à cela ? A nos santés !

Frank Horvat : Ma prochaine question vous semblera naïve : comment peut-on être à la fois photo-reporter et japonais ? Je veux dire : comment peut-on circuler dans le monde en ne parlant qu'une langue comprise par très peu de gens ? Vous direz que c'est aussi mon propre cas au Japon, mais ici beaucoup de gens connaissent quelques mots d'anglais. Et je ne me réfère pas seulement à la langue : vous êtes plus insulaires que nous, à l'étranger vous restez entre vous, vous vous nourrissez dans des restaurants japonais, comme s'il fallait toujours garder un petit bout de Japon autour de soi. Je parle des touristes et des hommes d'affaires, bien sûr. J'imagine que pour vous c'est différent. Mais quand je vous vois dans cette maison traditionnelle, face à ce jardin, habillé en kimono, assis sur un tatami et buvant un saké, j'ai du mal à vous imaginer autrement.

Hiroshi Hamaya : Il est vrai que les japonais sont insulaires, mais je le suis peut-être moins que d'autres - même si à l'école j'étais mauvais en anglais. Voyager à l'étranger n'est pas un problème pour moi. Évidemment je n'attends pas qu'à Paris on me prenne pour un Parisien. Mais aux États-Unis, par exemple, je ne me sens pas si étranger. Au cours de mon dernier voyage, j'y ai parcouru trente mille kilomètres en voiture, et dans certains villages les Indiens me croyaient l'un des leurs et me parlaient dans leur langue. En Alaska il m'est arrivé la même chose. Le pire problème de communication je l'ai vécu ici, au Japon, alors que je photographiais le Village dans la Neige. Pour les gens de ces montagnes j'étais aussi étranger que vous le seriez vous-même. Ça a été mon expérience la plus dure, et c'est là que j'ai appris à communiquer avec des êtres différents de moi. Maintenant j'en ai tellement l'habitude que je ne me rends plus compte des différences. Une autre chose qui me fait sentir à l'aise n'importe où est que je ne me considère ni inférieur ni supérieur à personne. Le shoe-shine à la gare de Shinjuku ne m'impressionne ni moins ni plus que la reine de Suède, qui m'a conféré le prix Hasselblad à Stockholm.

 

 
Photo Hiroshi Hamaya
Photo Hiroshi Hamaya
 

 

Frank Horvat : Pour revenir à votre évolution, j'ai une question un peu délicate. Parmi vos photos, celles qui m'ont impressionné le plus sont celles du Village dans la Neige et les vues aériennes - dans la mesure où elles m'ont révélé des mondes que j'ignorais et enrichi par là mon expérience. Je peux dire la même chose de certaines autres photos que vous avez faites au Japon et de certains de vos portraits. Vos photos de reportage à l'étranger, au contraire, ne me touchent pas de la même manière. Les scènes que vous montrez sont des choses que je connais , soit par expérience personnelle soit parce que je les ai déjà vues dans d'autres photos. Je n'y trouve pas de renseignements nouveaux - sauf peut-être, effectivement, celui de la distance entre vous-même et ces sujets. Je me suis souvent demandé si le message de ces photos n'était pas justement cette distance : c'est peut-être ainsi qu'un Martien verrait la place Saint-Pierre. Qu'en dites vous ?

Hiroshi Hamaya : Votre critique est justifiée. Je me suis moins engagé dans ces photos que dans d'autres. Certaines ont été faites pendant des voyages où j'étais invité, et publiées simplement pour faire plaisir à mes hôtes. D'autres ont été prises dans des moments libres entre les photos aériennes. Je ne renie pas ces images, je crois qu'elles montrent honnêtement ce que j'ai vu et ressenti. Mais j'accepte votre critique et je vous remercie de votre sincérité.

Frank Horvat : Ma prochaine question est d'ordre pratique. Comment avez-vous pu organiser et financer des projets aussi coûteux que ces photographies aériennes de l'Antarctique ou de l'Himalaya ?

Hiroshi Hamaya : II y a eu des commandes de magazines, naturellement. Mais la plus grande partie de l'argent est venue des économies de ma femme. Beaucoup d'argent. Le voyage dans l'Antarctique, à lui seul, a coûté 75 000 dollars.

Frank Horvat : Vous êtes effectivement un homme privilégié !

Hiroshi Hamaya : Plus maintenant. Ma femme est morte il y a trois ans. Pour honorer sa mémoire et pour lui exprimer ma reconnaissance, j'ai éparpillé une partie de ses cendres au-dessus de l'Himalaya et du Gange. L'année prochaine je compte faire la même opération sur le Sahara. Je voudrais laisser quelque chose d'elle dans tous les lieux que j'ai pu photographier grâce a son aide. Mais j'aurais préféré l'apporter si haut qu'elle resterait en orbite et continuerait à me voir de là. Ce n'est pas une figure de rhétorique, nous en avions parlé presque sérieusement, il y a quelques années, quand la NASA avait annoncé que, moyennant une grosse somme - un million de dollars peut-être - elle serait prête à transporter des petites cargaisons privées dans l'espace. C'était à ma propre mort que nous pensions à l'époque, et ce fut avec cette idée que je demandai à ma femme, à moitié en plaisantant, si elle voudrait bien faire placer mes cendres en orbite. "Nous pourrions demander un rabais" lui ai-je dit "puisqu'un voyage d'aller suffit." Elle a répliqué en riant que ce n'était pas la peine de marchander, elle aurait laissé la différence à l'astronaute, en guise de pourboire ! Mais que dites-vous de notre saké ?

Frank Horvat : Excellent. Mais je voudrais vous poser une autre question difficile. Je suis arrivé à Tokyo il y a cinq jours, et je suis encore sous le choc de ce que je vois. Nulle part, même pas en Amérique, je n'ai vu une telle concentration d'êtres humains, d'énergies et de richesses, mais nulle part je ne me suis senti aussi menacé par la prolifération désordonnée et le manque d'harmonie. En tant que photographe je ressens cela comme un défi : comment organiser ce désordre, ou du moins comment le rendre un peu plus compréhensible ? Est-ce que vous vous posez ce problème ?

Hiroshi Hamaya : En tant que photographe - et aussi en tant qu'être humain - j'ai besoin d'une certaine dose de solitude. C'est pourquoi je vis ici, dans cette banlieue à cent kilomètres de Tokyo. J'aime, de temps en temps, faire face à la ville et aux gens, mais j'ai besoin de distance.

Frank Horvat : Je poserai la question d'une autre manière. Vous avez passé une vie à montrer les sujets qui vous semblaient importants : la vie traditionnelle de votre pays, les transformations de cette vie, les visages de la Terre. Mais pendant que vous complétiez cette fresque, un objet nouveau a pris forme, autour de vous et pour ainsi dire devant votre porte : cette agglomération qui n'est pas seulement plus vaste et plus nombreuse que tout ce qui a précédemment existé sur Terre, mais aussi différente de tout le reste, avec des problèmes sociaux, écologiques, psychologiques d'un autre ordre. Pouvez-vous faire rentrer cette Babylone dans votre projet ? La montrer aux Martiens ?

Hiroshi Hamaya : J'y ai pensé. Dans quelques jours, la foule de l'ère Showa se trouvera réunie devant le Palais Impérial. Je lui ferai face et je la photographierai.

Frank Horvat : Quand la mort de l'Empereur sera annoncée et que l'ère Showa prendra fin ?

Hiroshi Hamaya : Oui, je photographierai cette foule, mais je préfère ne pas trop y penser.

Frank Horvat : Parce que l'idée vous effraie ? Faut-il plus de courage pour faire face à la foule de Tokyo, que pour se pencher hors d'un avion au-dessus de l'Everest ?

Hiroshi Hamaya : J'ai le courage de faire face, mais je ne veux pas exprimer de jugement. Le rôle du photographe est de décrire ce que les mots ou d'autres formes d'expression ne peuvent pas rendre. Mais reprenez du saké. C'est du saké spécial, il vient du Pays dans la Neige - qui était aussi le pays de ma femme.

 

Tokyo, novembre 1988
Interprète : Goro Kuramochi, G.I.P, Tokyo
 
 
 
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