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| Entre Vues : Frank Horvat - Don McCullin | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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| Frank Horvat : Je dois
commencer par dire que je ne me sens pas qualifié pour parler de
photographie de guerre : parce que je n 'ai jamais été dans
une guerre. Ce n'est pas que je le regrette - ce ne sont pas des choses
que l'on regrette - mais le fait de n'avoir pas connu la réalité
de la violence fait que ma propre existence me semble parfois un peu irréelle.
L'un des rares épisodes violents de ma vie remonte à mon enfance.
L'histoire est si banale qu'elle vous fera sourire, mais je la raconterai
quand même, parce qu'elle donne une idée de la différence
entre nous. C'était au début de la guerre de 1939, nous étions
réfugiés dans une petite ville de Suisse, dont les autochtones
nous faisaient sentir que nous leur devions la vie et que ça leur
donnait le droit de nous brimer un peu. Mes copains de lycée, en
particulier, s'étaient liés contre moi, motivés un
peu par l'antisémitisme qui était dans l'air, un peu simplement
par l'antipathie que devait leur inspirer ce gros garçon maladroit
qui ne comprenait pas leur patois et qui évitait toujours les affrontements.
Une fois, après l'école, ils m'ont tendu une embuscade. Pas
trop méchamment, quand j'y repense. Un seul d'entre eux est sorti
du groupe pour m'affronter et ce n'était même pas un grand.
Mais il n'en fallait pas plus, il savait boxer et moi pas, cela s'est terminé
comme vous imaginez. Mais l'intérêt de l'histoire, et la raison
pour laquelle je la raconte, est qu'un quart d'heure plus tard, quand je
me suis retrouvé seul à compter mes bleus, j'ai éprouvé
un bonheur inconnu, inattendu : je savais finalement à quoi ça
ressemblait. L'affrontement, qui dans mon imagination avait paru si redoutable,
était devenu réalité, ça avait été
un mauvais moment, mais je m'étais défendu un peu et j'étais
encore là pour me le dire.
Don McCullin : C'est une bonne histoire. Moi je n'ai jamais évité les affrontements, même face à des hommes beaucoup plus forts que moi. II m'arrive d'avoir peur, bien sûr, mais je ne le montre pas, si un soldat me frappe je ne montre pas ma peur. Mais vous n'avez rien à regretter, votre éducation vous a probablement donné des choses que quelqu'un comme moi n'a pas eues. Des gens qui ont lu la préface de Homecoming m'ont trouvé articulé - mais peut-être ils se trompent. Ce texte je ne l'ai pas écrit, je l'ai seulement enregistré sur une bande magnétique et chaque mot a été un combat. J'ai été élevé dans l'ignorance, la pauvreté et la superstition, et j'en porterai la marque toute ma vie. C'est un poison dont on ne se libère pas.
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Frank Horvat : La première chose qui me vient à l'esprit, face à certaines photos de Homecoming, est que ce sont des autoportraits. Particulièrement l'Homme aux colombes, mais aussi d'autres, comme Mister Britain. Est-ce ainsi que vous les sentez ?
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Don McCullin : De Mister Britain je me moquais un peu, mais je respecte l'Homme aux colombes. C'est un mineur, il a grandi dans l'un des paysages les plus déprimants des îles britanniques, et le voici qui caresse ces symboles de liberté et de beauté. Mais je me reconnais surtout dans le clochard irlandais, celui qui ressemble à Neptune. Il est mélancolique et digne. Cela peut sembler étrange que je parle de dignité à propos de ces gens, pourtant c'est ce qui les caractérise et que j'essaye de montrer. Une dignité qui grandit avec la souffrance, comme si dans la souffrance ils trouvaient la force de continuer le combat. La mère biafraise par exemple, avec l'enfant au sein : je ne peux imaginer un être plus digne.
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Frank Horvat : Vos photos me font penser à des crucifixions. Don McCullin : Elles le sont, d'une certaine manière. Je me proclame souvent athée, mais je cesse de l'être quand les difficultés deviennent sérieuses, comme la fois en Ouganda, où j'ai été emprisonné et battu par les soldats d'Idi Amin, ou l'autre fois au Cambodge, quand je me suis trouvé sous un barrage d'artillerie. Alors je tombe à genoux, au sens figuré du moins, et je prie : "Mon Dieu, sauve-moi." Et quelque chose fait que je m'en sors. Le sentiment religieux dans mes photos vient peut-être de là. Quand les gens souffrent, ils lèvent le regard vers le ciel, comme si l'aide devait venir d'en haut - et c'est à ce moment que je déclenche. Frank Horvat : Nous portons tous la crucifixion en nous, que nous soyons chrétiens ou pas. Ne fût-ce que parce que nous l'avons vue représentée si souvent. Don McCullin : Mais je me demande si les représentations que j'en fais ne sont pas trop faciles, si je n'utilise pas la crucifixion comme un cliché. Comme je l'ai raconté dans Homecoming, j'ai été élevé très durement, par des maîtres qui étaient les derniers représentants du système victorien. Le matin ils nous faisaient chanter des hymnes à l'église, et après l'église ils nous battaient, sous un prétexte ou un autre, par exemple parce que nous avions mal ciré nos chaussures. J'a fini par détester la religion et par ne plus aller à l'église, mais je me demande si j'ai raison. Je suis un homme ouvert à la compassion et je veux le rester, mais la compassion est-elle possible sans religion ? D'autre part j'ai travaillé pour les médias, ce qui veut dire que j'ai manipulé les gens, que j'ai exploité leurs réactions face à la misère et à la souffrance, tout en étant manipulé à mon tour. Je me trouve donc coupable dans tous les sens, d'une part envers la religion que je ne pratique pas, d'autre part envers tous ces gens que j'ai laissés derrière moi, mourant de faim ou sur le point d'être assassinés, pendant que moi je repartais tranquillement, avec mon film exposé dans la sacoche. Je ne supporte plus cette culpabilité, je ne veux plus avoir à me dire continuellement : "Ce n'est pas moi qui ai tué cet homme, ce n'est pas moi qui ai laissé mourir de faim cet enfant." Je veux photographier des paysages et des fleurs, je me condamne à la paix. Frank Horvat : Je me suis aussi demandé : "N'est-ce pas sa propre crucifixion qu'il représente ?" Et je me suis répondu que beaucoup d'artistes l'ont fait, de Michel-Ange à Gauguin, en passant par Rembrandt et Goya. Don McCullin : Ne sommes-nous pas censés être à l'image du Christ ? Peut-être chacun souhaite sa propre crucifixion. Frank Horvat : Pour expier sa culpabilité ? Mais, après toutes ces souffrances vues et vécues, n'êtes-vous pas tenté de conclure que la souffrance est un aspect de la vie, auquel, de toute manière, on ne peut échapper ? Je ne veux pas dire qu'il ne faille pas se révolter contre les souffrances inutiles et évitables... Don McCullin : Je suis d'accord. Parfois je me demande si ces vingt années de ma vie n'ont pas été en pure perte. Mais il faut quand même essayer de rendre le monde un peu plus vivable, même si l'on sait que les hommes ne changeront pas. Peut-être faudrait-il montrer autre chose que misère et destruction. C'était d'ailleurs ma première idée, à l'origine je ne voulais pas être photographe de guerre - et je ne veux plus l'être maintenant. Seulement je trouve la paix plus difficile à photographier. Photographier la guerre ne demande aucun talent, n'importe qui peut faire une photo d'un homme qui crève. Frank Horvat : Toutes les photos de guerre ne se ressemblent pas. Dans les vôtres - et pas seulement dans vos photos de guerre - je remarque toujours un point qui attire l'il, et qui est un centre de souffrance... Don McCullin : Comme l'enfant qui attend son dîner, debout sur une chaise ?
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Frank Horvat : Oui, et chaque élément s'ordonne par rapport à ce centre, selon une géométrie qui n'est pas seulement de forme, comme celle de Cartier-Bresson, mais une géométrie du sentiment, où un visage tordu par la souffrance n'a pas la même valeur graphique qu'une autre surface de forme et de dimension égales. Don McCullin : Savez-vous pourquoi ? Parce que je ressens et j'assume la douleur de cette personne. Quand un homme me regarde comme pour dire "Aide-moi", et que je sais qu'il ne peut parler parce qu'on vient de lui briser la mâchoire, je lui réponds avec mes yeux, j'essaye de faire dire à mes yeux : "Je t'entends. Je te vois. Je voudrais pouvoir t'aider." Mais je le photographie quand même, et tout en le photographiant je me sens méprisable, je sais que, loin de l'aider, j'ajoute à sa souffrance, je me dis qu'il ne survivra pas, que l'aide dont il a besoin n'arrivera pas, ou trop tard. La seule chose que je puisse faire est de m'approcher de lui avec dignité - et même cela je ne peux le faire que quand je suis seul. On ne peut garder sa dignité au milieu de douze paparazzi qui se bousculent et se bagarrent autour d'un blessé, s'accusant mutuellement : "Tu as gâché ma photo" serrant le malheureux de si près qu'il ne lui reste plus d'air à respirer. Je les regarde et je me demande : "Qui sont ces gens ?" À Beyrouth, ils se retrouvaient le soir dans un bar, discutant tarifs ou proclamant : "Si j'ai la couverture je vous paye le champagne." Frank Horvat : Comme les soldats romains jouant aux dés sous la croix. Don McCullin : Exactement ! Au milieu d'eux je me sentais sale. Un jour une femme palestinienne m'a frappé, et j'ai senti ce coup comme un message : j'ai compris que mon temps était révolu, qu'il ne fallait plus que je retourne dans ces situations. Frank Horvat : Je voudrais définir une ligne de partage. D'un côté il y a ces représentations de suppliciés, que les artistes chrétiens nous ont présentées depuis des siècles, comme des miroirs de notre propre destin. De l'autre, les photos de violence dans les journaux. Les unes comme les autres nous troublent, dans la mesure où elles nous montrent ce qui pourrait arriver à nous-mêmes. Pourtant il y a un abîme entre les deux. Comment définir cet abîme ? Don McCullin : Ne croyez-vous pas que certains êtres sont plus sensibles que d'autres aux énergies de l'univers ? Me trouveriez-vous ridicule si je vous disais que j'ai pressenti des coïncidences, et que cela m'a permis d'entrer dans certaines situations et d'en ressortir vivant ? Frank Horvat : Eugene Smith disait qu'il avait la prémonition de ce qui allait se présenter dans son viseur. Don McCullin : J'allais employer les mêmes mots. J'ai un don pour me trouver au bon endroit au bon moment. Ou du moins pour trouver le bon endroit et attendre avec patience que le bon moment arrive. II y a quelques jours, je suis allé sur la côte ouest photographier la mer. Je me suis assis en face d'elle, regardant les nuages et imaginant la configuration que je souhaitais. Au bout de deux heures, les nuages se sont placés exactement comme je voulais, j'ai fait ma photo et je suis rentré. Pour les photos de guerre c'est différent, évidemment je ne désire pas la souffrance ou la mort des gens. D'ailleurs ces choses arrivent sans qu'on les désire et sont faciles à photographier. Il est bien plus difficile de photographier la paix. Frank Horvat : Dans vos paysages il y a souvent une surface d'eau au premier plan, où le ciel se reflète - comme un ciel sur terre. Est-ce votre idée de la paix ?
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Don McCullin : Pour moi le ciel est une énergie, je le montre pour introduire de l'énergie dans mes photos. Mais mon heure préférée est le crépuscule : je ne peux m'empêcher de souhaiter que tout devienne de plus en plus sombre. J'aime aussi photographier dans le vent et la pluie, bien que ça abîme mes appareils... Frank Horvat : Je voudrais revenir à la ligne de partage. Pourquoi l'image d'un homme face au peloton d'exécution, admirable dans un Goya, nous paraît-elle choquante dans le Daily Mirror ? Vous vous posez certainement la même question, peut-être en d'autres termes, quand vous présentez une de vos photos de guerre dans une exposition. Don McCullin : Une des différences est qu'une photo de magazine implique une série d'exploitations : des victimes, du photographe, du lecteur. Quand je revenais au bureau avec mes photos, le rédacteur en chef s'exclamait : "Quelle horreur ! Ça fera une bonne double page !" ou "Pauvres gens ! C'est une excellente couverture !" Et je jouais leur jeu, je ne demandais que de repartir pour la prochaine guerre, c'était devenu une drogue. Frank Horvat : Mais maintenant que c'est fini... Don McCullin : Ce n'est pas fini, ce ne le sera jamais. Il n'y aura pas un jour sans ces flash-back dans ma tête. Je ne peux traverser une rue de Belgravia, ou entrer chez Harrods, ou me promener dans les collines du Somerset, sans que ces images reviennent, comme les spots à la télé. Des hommes dans une entrée d'immeuble de Beyrouth, pleurant, pendant que les miliciens rechargent leurs mitraillettes. Ils les ont massacrés quelques minutes plus tard, devant Gilles Caron et moi. Nous avons échangé un regard, en serrant un peu nos paupières, et nous n'avons plus dit un mot le reste de la journée. Frank Horvat : Mais après, dans votre laboratoire, vous décidez : "C'est celle-ci que le vais tirer." Pourquoi celle-ci ? Don McCullin : Certaines me paraissent plus signifiantes, par exemple la mère biafraise. Ou la famille indienne avec la femme sur une civière. Elle était morte du choléra, les enfants pleuraient et tapaient le sol, je faisais semblant de regarder les nuages pour ne pas montrer que je pleurais aussi... car je me laisse emporter, on ne l'imagine pas, on me prend pour une espèce de John Wayne de la photographie de guerre - que je ne suis pas et que je ne veux pas être. L'homme continuait à répéter : "Que vais-je faire ? Comment vais-je nourrir mes enfants ?" Au bout d'un moment, j'ai fait un geste auquel je ne peux repenser sans honte : j'ai sorti de ma poche une poignée d'argent et je la lui ai tendue. Et tout en le faisant, je me suis senti sale, j'aurais voulu qu'il me jette l'argent à la figure. II avait cinq enfants, le bébé dans ses bras devait avoir l'âge du mien. Ces photographies sont des documents, pas des icônes, pas des uvres d'art à mettre au mur. Ce n'est pas ma faute si la lumière de Sabra et Shatila avait quelque chose de biblique, si les scènes qui s'y déroulaient semblaient dessinées par Goya. Je n'étais pas là pour faire des icônes, mais pour rapporter des documents qui éviteraient peut-être la répétition de ces horreurs. Je ne veux pas être considéré comme un artiste, on n'a pas le droit de faire de l'art avec la souffrance des autres. Je voulais faire du bon travail, c'est tout. Mais je ne veux plus jamais retourner dans une guerre. Je veux photographier des gens normaux, dans la rue - bien que je me demande si je n'irai pas de nouveau chercher les miséreux, c'est plus fort que moi.
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Frank Horvat : Je crois quand même que l'importance de votre travail n'est pas seulement dans son effet immédiat sur le public des médias : le public est saturé d'images, ses réactions sont émoussées et son opinion compte de moins en moins. Mais au-delà de l'actualité, vos photos sont là pour nous rappeler que la souffrance des autres représente notre propre destin. C'est ce qui a été, depuis toujours, le message de l'art, que vous acceptiez ce mot ou pas. Don McCullin : Ce que vous dites vaut pour Eugene Smith. Ses photos sont effectivement des icônes, il n'y a pas plus icône que le mort entouré de femmes en noir, dans le Village espagnol. Frank Horvat : Ou la mère de Minamata avec l'enfant paralysé. Don McCullin : Ça a été sa dernière grande photo. Il a lui-même raconté comment il avait tout mis en scène, dans un bain public, et son récit se termine par les mots : "et je lui ai donné le baiser du flash" - car le bain public était trop sombre pour travailler sans éclairage d'appoint. Cette photo a été à la fois le sommet et la fin de sa route, il le savait et en souffrait. Mais mes propres photos n'appartiennent pas à la même catégorie. Mon mérite est simplement d'avoir remarqué certaines attitudes corporelles, toujours les mêmes, par lesquelles les gens manifestent leur détresse - car il n'y a qu'un nombre limité de gestes que l'on peut faire avec deux bras et deux jambes. J'ai appris à prévoir ces gestes et à déclencher au bon moment. Les femmes au Moyen-Orient, par exemple, expriment leur désespoir en écartant les bras - comme des personnages de Michel-Ange. Mais il n'y avait pas besoin d'être Michel-Ange pour les photographier, à Sabra et Shatila. Les icônes défilaient devant moi, j'aurais pu les photographier les yeux fermés.
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Frank Horvat : II y avait pourtant d'autres photographes sur place, qui n'ont ni vu ni photographié la même chose. Don McCullin : II fallait un peu de dignité, face à des gens pour qui nous étions comme des chiens qui se battent pour des os - leurs propres os en l'occurrence. J'ai essayé de contrôler l'expression de mon visage, l'attitude de mon corps et même la manière dont je tenais l'appareil, pour leur montrer que j'étais conscient de ce que cette journée avait été pour eux. Et je n'étais pas habillé en paparazzo... Même en Angleterre j'évite d'aller chez des gens très pauvres en sortant directement de l'hôtel, parfois je leur demande la permission de dormir chez eux, dans quelque lit immonde dans une pièce désaffectée. Et je ne les photographie pas en pensant à l'avion de sept heures et au bouclage du mercredi soir. D'ailleurs je ne confie mes films à personne, je les garde avec moi, comme des enfants nouveau-nés, ils ne reviennent au journal qu'avec moi. Frank Horvat : Et après, quand vous vous retrouvez dans le noir du labo, que se passe-t-il ? Don McCullin : Le labo est comme une matrice, un lieu où je peux me séparer de l'extérieur, où les énergies de mes vibrations, de mes pensées, de mon sang se concentrent. Parfois c'est comme si mes pieds quittaient le sol, chaque feuille dans le révélateur devient magique, chaque tirage raté pèse sur ma conscience. J'en fais peu, rarement plus de cinq dans une journée. Je consomme également peu de pellicule, je n'utilise jamais de moteur, si je pars en reportage pendant trois semaines, je n'emporte pas plus que trente bobines. Je traite mon film avec respect, je suis convaincu que c'est une condition pour obtenir le respect des forces qui m'entourent. Vous direz que ce sont des superstitions, mais j'y crois. Je sais qu'à la moindre inattention la photographie peut me jouer un mauvais tour, qu'avec chaque bobine que je mets dans l'appareil je prends un risque. Il est vrai que la photographie est là pour tout le monde, que n'importe qui peut la cueillir - mais elle n'appartient à personne. Je la respecte comme je respecte la mer : parce qu'elle est tellement plus grande que moi. Parfois, en rentrant de voyage, je m'aperçois que le film est voilé, parce que le dos de l'appareil n'était pas étanche, ou pour une autre cause quelconque. Je ne me fâche pas, je ne fracasse pas l'appareil contre un mur, je ris seulement en moi-même et je me dis : "Cette fois-ci elle ne m'a pas respecté." Frank Horvat : II m'arrive aussi d'imaginer la photographie comme une déesse, à qui nous devons nos efforts, mais qui donne ou refuse ses récompenses, selon des critères qui nous échappent. Don McCullin : Je sais pourtant la séduire - ou j'ai cru savoir. Mais il ne faut pas lui demander plus qu'une bonne photo par an - ou peut-être seulement une au cours d'une vie. Il faut savoir s'arrêter. C'est bien de tout sacrifier au travail, mais pas tout le temps. Parfois je m 'arrête, et je me soûle comme une bourrique. La paix est difficile à vivre, j'avais l'habitude de quatre ou cinq guerres par an, dans un coin de la planète ou dans un autre. Pour moi, la vie normale ne va pas de soi. Frank Horvat : Quand vous dites "une bonne photo par an", vous placez le but assez haut. Mais n'y a-t-il pas contradiction avec "je ne fais pas d'icônes" ? Don McCullin : Je me contredis souvent, Je ne suis pas un intellectuel. Mais c'est vrai : je cherche une forme de perfection. Frank Horvat : Tout en vous disant qu'aucune perfection esthétique ne justifie la souffrance d'un être. Mais si, miraculeusement, sur une balance que nous ne pouvons pas concevoir, la perfection d'une image pouvait racheter, non pas la souffrance, mais du moins un peu de la culpabilité que la souffrance vous fait ressentir... Don McCullin : Ce serait effectivement comme un miracle biblique. Pour moi, qui pendant vingt-cinq ans me suis senti le lépreux de la photographie, le photographe des malheurs et des misères, ce serait comme une guérison miraculeuse, une restauration de mon vrai visage. Mais je ne crois pas à un tel miracle : je ne vois pas comment la culpabilité pourrait être rachetée par une photo particulièrement signifiante, ce ne serait qu'une manière de plus d'exploiter les victimes. Je sens, au contraire, que tous ces négatifs accumulés sous mon toit - comme un concentré de souffrance - ne se tiennent pas tranquilles dans leur boîte de métal. Ils dégagent un malaise qui flotte dans l'air, qui m'empêche de m'asseoir avec un livre, comme n'importe qui d'autre, qui me rend agité, fignoleur, toujours occupé à ramasser des objets, à les frotter, les nettoyer. Il y a quelque chose en moi qui ne tourne pas rond, quelque chose d'énervé, d'incontrôlable. Un autre, à ma place, serait déjà fou furieux. Un intellectuel, éduqué dans une université, n'aurait pas résisté à ce que j'ai vu , il aurait été brisé comme une branche sèche. Moi j'ai gardé un peu d'équilibre, peut-être grâce à la dureté de mes débuts, peut-être aussi parce que je suis quelqu'un d'essentiellement sain. Frank Horvat : Et parce que votre travail exige une discipline et que cette discipline vous donne une structure. Don McCullin : Mon travail n'a pas été sans douleur. Au Cambodge, j'ai été blessé par un obus. Pas trop grièvement, mais j'ai quand même été touché aux jambes, à l'aine et à une oreille. Seulement, j'étais décidé à survivre, je me répétais sans arrêt : "Ils ne m'auront pas. Je ramperai sur le ventre s'il le faut." Et j'ai rampé six cents mètres, ça m'a évité de finir comme Gilles Caron, que les Khmers Rouges avaient mis à mort quelques jours plus tôt. C'était près d'un grand fleuve, le Mékong, je me disais que s'ils s'approchaient je me serais jeté à l'eau et j'aurais essayé de me sauver à la nage. Je voulais survivre et j'ai survécu. Je crois que certaines personnes sont plus prédisposées que d'autres à la folie, c'est comme pour les virus. Dans les hôpitaux psychiatriques j'ai vu beaucoup de gens qui avaient été persécutés, particulièrement des juifs, je ne peux m'empêcher de croire que ça vient de leur passé, qu'en pensez-vous? Frank Horvat : Je crois que la folie peut venir du sentiment de culpabilité, de l'impossibilité de vivre avec ce sentiment. II est vrai que les juifs sont des grands spécialistes en culpabilité. Don McCullin : Moi aussi je me sens coupable, bien que dernièrement cela tende à s'atténuer un peu. Lorraine me dit souvent qu'il est absurde d'éprouver du remords à chaque fois que j'entre dans un bon restaurant ou un bon hôtel. Mais je continue à éviter ces endroits. Frank Horvat : Un sujet que vous n'avez pas photographié, à ma connaissance, sont les jolies femmes. Pourtant vous en avez rencontrées. Don McCullin : Beaucoup. Elles venaient à moi pour les mauvaises raisons, parce que mon nom était dans les journaux, parce que j'étais un célèbre photographe de guerre. Je déteste cette expression, ça fait mercenaire. Frank Horvat : Je voulais dire que la beauté, ou la joliesse, ont été présentes dans votre vie, mais que cela ne vous a pas donné envie de les photographier. Don McCullin : C'est vrai que mes enfants sont beaux et que ma femme a été très jolie. J'ai connu beaucoup de jolies femmes, c'était bon pour mon équilibre. Mais je préfère photographier les jolis paysages. Frank Horvat : Sauf que vous ne montrez pas leur joliesse, mais autre chose - quelque chose qui est en vous. Cela nous ramène à la question de l'équilibre mental. Ne croyez-vous pas que la folie correspond à une dissolution des formes ? Et que la capacité de contrôler les formes - c'est-à-dire le travail de création - peut contribuer à nous préserver de la folie ? Don McCullin : On croit que la folie n'apporte que du mal, mais c'est faux, elle permet aussi de supporter des situations qui sans elle seraient insoutenables. Ce qui m'a préservé, c'est l'autodiscipline : rester dans le rang, ne jamais perdre de vue le sens commun, toujours tout contrôler. Car je contrôle tout, tout le temps, c'est une manie, qui pourrait suffire à elle seule à me faire dérailler - et qui m'épuise. Quand je descendais de l'avion, à l'autre bout du monde, j'en étais effectivement épuisé - au moral comme au physique - et c'était le moment où il fallait se précipiter aux premières lignes, ce que d'ailleurs je faisais. J'étais connu pour ça et je ne demandais que ça. Frank Horvat : En contrepartie vous pouviez quitter les premières lignes quand vous le vouliez - à condition d'être resté entier. Don McCullin : Au début, je faisais quelques photos et je partais, en me disant : "Je tiens l'histoire." Pendant la guerre des Six Jours, je ne suis resté que le jour de la bataille de Jérusalem et j'ai repris l'avion le lendemain. Mais peu à peu j'ai compris qu'il fallait rester jusqu'au bout. Dans la citadelle de Hué, en 1968, je suis resté deux semaines. Dans la guerre du Kippour, je suis resté jusqu'à l'armistice, bien que je n'aie pu faire une seule bonne photo et que mon coéquipier ait été tué sur le Golan. À l'aéroport, ils m'ont obligé à me mettre nu et à me plier en deux, pendant qu'ils examinaient mon anus pour voir si je ne contrebandais pas de film. Rien ne m'a été épargné, j'ai été humilié, menacé, battu, accusé d'espionnage. Frank Horvat : Une autre chose qui contribue peut-être à votre équilibre est le temps que vous passez dans le laboratoire - la matrice. Vous aviez l'habitude d'y revenir toujours, même quand vous étiez photographe de guerre. Don McCullin : Toujours. Mais c'est un lieu éprouvant : le message ne passe pas directement du négatif au papier, il voyage à travers moi. Parfois je me lève la nuit, je descends, j'ouvre les boîtes et je reconsidère les tirages pour chercher un défaut. Encore une obsession, si j'arrive à vivre avec celle-là, cela veut dire que je suis immunisé contre la folie ! Mais le labo n'est pas seulement pour développer et tirer, c'est aussi le lieu où je me cherche et où je me parle : cela aussi peut sembler de la folie, mais ce n'en est pas, croyez-moi, c'est se frotter à la folie sans laisser qu'elle prenne le dessus. Parfois cela m'épuise et je sors dans le jardin, vous seriez étonné de voir mon jardin, il est suspendu sur le flanc de la vallée, on voit les vaches de l'autre côté, nous mettons le bébé sous un arbre et nous disons : "C'est le Paradis !" Le labo peut devenir cruel, il faut toujours se parler à soi-même, ou alors allumer la radio et écouter de la musique stupide. Quand j'ai fini, je lave et je dépoussière tout méticuleusement, c'est comme un hommage aux forces qui pourraient me détruire. Mais ce ne sont pas ces forces-là qui me font peur, pas le labo ni la photographie, c'est autre chose qui me détruira. Bien que je sois très fort, blindé à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, de tous les côtés - ou presque. Car il doit y avoir une faille, je le sais, peut-être derrière moi, où mon regard n 'arrive pas... Frank Horvat : Ce que vous dites décrit assez bien votre photo de Mister Britain. Don McCullin : Ce n'est pas une bonne photo, je ne vous la donnerai pas pour votre livre. je l'ai prise parce qu'il y avait un côté humoristique. J'ai aussi de l'humour. Frank Horvat : Il est si vulnérable ! Don McCullin : Je l'ai rendu vulnérable en le ridiculisant, en montrant son côté féminin. C'est ce qu'il ne me pardonnera jamais. Mais pour revenir à ce que je disais : je crois à la logique, si l'on veut survivre il faut respecter la logique. La photographie est comme une mine qui pourrait exploser à tout instant. II faut la contourner, éviter de la fouler, la respecter, sinon elle vous arrachera les jambes. Je dois rester logique. Il y a des photographes qui renversent les tables dans les restaurants. Je ne fais pas ces choses-là, mais il m'arrive de me bagarrer. Quand un type vient et dit : "Qui vous a permis de faire cette photo ?" je réponds : "Et qui êtes-vous ?" Je ne me laisserai pas faire, je me défendrai, ce n'est pas toujours logique, parfois ça rend la vie encore plus compliquée et c'est peut-être là une des petites failles de ma forteresse. C'est pourquoi je dois me contrôler encore plus, contrôler mon travail, protéger mon lopin de terre... Seulement voilà : mon lopin de terre est la terre entière, je ne peux la protéger entièrement.
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| Londres, août 1987 | ||
| Traduit de l'anglais par Frank Horvat | ||
| Frank Horvat Photography Entre vues : Frank Horvat - Don McCullin |
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