Entre Vues : Frank Horvat - Helmut Newton
 
   
       
 

Helmut Newton - Photographie Alice Spring

 

Né à Berlin, le 31 octobre 1920.
Apprenti photographe de mode à 16 ans,
émigre en Australie en 1940
et sert dans l'armée australienne.
À partir de 1945, photographe de mode à Sidney
(principalement pour Vogue).
En 1958, s'établit à Paris
et travaille pour les magazines les plus importants
d'Europe et des Etats-Unis,
consacrant de plus en plus de temps
à des recherches personnelles.
Vit entre Monte-Carlo et Los Angeles.

 
         
  Helmut Newton
Photographie Alice Spring
  "II n'y a rien que je déteste plus que le bon goût."
"For me, good taste is a dirty word."
 
         
 

Frank Horvat : Si je devais expliquer Helmut Newton à quelqu'un qui ne le connaît pas, je commencerais par dire : "c'est le photographe qui a battu le système." Tu as su te servir de ce qui pour d'autres est un obstacle, pour le détourner dans ton sens et en faire l'instrument de ton succès. D'ailleurs tu l'as dit...

Helmut Newton : "Beating the system."

Frank Horvat : Je ne sais pas grand-chose de ta vie, mais je me souviens de comment tu étais vers la fin des années 50, après ton arrivée d'Australie : "a regular guy", un vrai professionnel, discipliné, habitué à faire ce qu'on attendait de toi. Nous sommes devenus assez amis pour que tu me proposes des commandes dont tu ne pouvais pas te charger ou, réciproquement, pour que je te présente à certains de mes clients. Cela semblait naturel, nos manières de travailler étaient assez proches pour être interchangeables. Dix ans plus tard, un tel échange aurait été hors de question : tu avais développé un style très personnel, interchangeable avec personne, basé sur une mythologie érotique dont l'origine est sans doute un refoulement, mais que tu exhibais au grand jour, dans la vague libératoire des années 60. Il faut ajouter que tu as trouvé le dosage de désinvolture et de chic nécessaires pour que cette mythologie soit acceptée par un journal comme Vogue. Au début des années 70 tu as eu un grave problème de santé, qui t'a obligé à ralentir ton rythme de travail. Tu t'es dit que la vie était trop courte pour ne faire plaisir qu'aux clients et que dorénavant tu penserais à faire plaisir à toi-même. C'est par cette décision que tu as "battu le système" : il s'est avéré qu'en te faisant plaisir tu gagnais encore plus d'argent et tu obtenais encore plus de succès.

Helmut Newton : Je suis toujours resté discipliné.

Frank Horvat : Je sais. Parfois je me dis que, si tu décidais de photographier des match de football ou des poissons rouges, tu le ferais avec autant de discipline et autant d'imagination.

Helmut Newton : C'est pourquoi je continue à accepter des commandes, bien que matériellement je n'en aie pas besoin. Mais gagner de l'argent m'amuse, et d'autre part les impératifs du client sont un cadre qui peut me servir - tant que ces commandes ne sont pas trop nombreuses et qu'elles n'entrent pas en conflit avec mes propres impératifs.

Frank Horvat : J'imagine que tu es tout aussi discipliné dans ton travail personnel.

Helmut Newton : Tu connais les cinq livres que j'ai fait publier. Le prochain sera un Photo-Poche du type "les meilleures photos de Helmut Newton", comme on fait des disques sur les meilleures chansons de Frank Sinatra. Après, il y aura un autre paper-back, publié par un autre de mes éditeurs, qui ne coûtera pas plus que 20 dollars et qui sera distribué mondialement. II aura deux cent cinquante pages, en noir et en couleur, avec des portraits de gens qui m'intéressent et quelques photos que j'ai redécouvertes par hasard, de moi-même jeune homme à Berlin, habillé en "reporter dans le vent". Ce sera très personnel et je voudrais que ça touche un public très vaste. Je ne crois plus aux grands albums, il n'y a pas de marché. À mon avis, les seuls albums vendables comme objets de luxe sont les œuvres de pornographie. On pourrait même les vendre cher, 150 dollars par exemple. Mais je ne suis pas sur ce marché - ou pas encore, bien que j'y pense sérieusement.

Frank Horvat : Tu m'en parlais déjà il y a un an.

Helmut Newton : Entre-temps j'ai réalisé certaines photographies. Trois personnes seulement les ont vues - en dehors de moi-même. C'est un exercice, vois-tu, pour me libérer de l'empreinte de mes débuts. J'ai commence comme photographe de Vogue à Sydney, en 1952, et ça a laissé en moi une sorte de système de freinage intériorisé, dont je ne me suis pas encore défait complètement et qui me bloque face à certains sujets. C'est pour briser ce blocage que je veux faire de la pornographie hard - et je me demande même si ce que j'ai fait est assez hard , si je ne devrais pas aller beaucoup plus loin. Il n'y a rien que je déteste plus que le bon goût. For me, good taste is a dirty word.

Frank Horvat : Goethe a dit quelque part que Genie und Geschmack ne vont pas ensemble.

Helmut Newton : J'aime bien ça, il faut que je le note, "le génie et le bon goût le vont pas ensemble."

Frank Horvat : Le bon goût, c'est de s'imposer des limites. Tandis que ton goût à toi, c'est de transgresser les limites. Ce serait encore une manière de te définir.

Helmut Newton : Transgresser ! Cela aussi, je dois le noter. Il est vrai que je cherche toujours un peu le scandale, même dans mes portraits. J'aurais aimé être paparazzo. Dans les années 50, j'avais une passion pour Weegee, comme j'en avais eu pour Brassaï et pour Salomon. En voilà encore un qui transgressait, et avec quel chic ! Lartigue aussi avait du chic, mais on ne peut pas dire qu'il transgressait : il n'avait pas de raisons de le faire, il faisait partie de la clique.

Frank Horvat : La transgression est un thème central dans tes photos. Ici, par exemple, je vois une jeune femme nue dans les jardins de la Villa d'Este. Mais ce à quoi je pense, en la regardant, c'est à Helmut Newton qui s'amuse, comme un gamin, à transgresser des interdits, à persuader la fille de se déshabiller dans ce lieu, à tromper la surveillance des gardiens, à profiter des quelques instants où les circonstances se prêtent à son jeu.

Helmut Newton : Absolument, tu lis la photo correctement.

Frank Horvat : Mais le goût de la transgression ne suffit pas à expliquer ta recherche présente. Le goût de l'argent et du succès non plus. Tu sembles obsédé par un besoin de chercher plus loin - ou peut-être plus près, en dirigeant l'objectif sur toi-même. Est-ce du narcissisme ?

Helmut Newton : Du narcissisme, sans doute. Comme la série autobiographique sur laquelle je travaille en ce moment. Et puis non, ce n'est peut-être pas du narcissisme, je ne suis peut-être pas plus narcissique que n'importe qui. Non, Frank, c'est seulement qu'à mon âge je n'ai plus le temps de me répéter, de recommencer à faire ce que j'ai déjà fait pour ces journaux de mode, même si c'était bien fait et si à l'époque ça m'amusait. Non, ce n'est pas du narcissisme. Je viens de terminer cette série autobiographique. Ce sont les portraits de quatre de mes médecins et je me suis mis moi-même dans les photos, il m'a semblé que ça les rendrait plus intéressantes. Techniquement c'est compliqué, comme tu imagines, il faut tout contrôler avec des Polaroïd, et on n'est quand même jamais sûr. II y a deux ou trois mois j'ai fait d'autres photos du même genre, mais qui se référaient à ma jeunesse. Avec des filles, autour des lacs et des forêts des environs de Berlin. Là aussi je me suis mis dans l'image, c'était charmant, comme de jouer un petit rôle dans une pièce. Beaucoup de photographes ont fait de l'autoportrait, mais c'est plus intéressant quand ça fait partie d'une mise en scène.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Frank Horvat : Peut-être parce que cela va à l'encontre du sens naturel de la photographie, qui est de diriger l'œil vers l'extérieur. Ne crois-tu pas que c'est peut-être ce paradoxe qui te tente ?

Helmut Newton : Je ne sais pas, je ne vois pas les choses de cette manière. Je trouve simplement que quand le thème de la photo est lié à ma propre vie, présente ou passée, c'est une bonne idée d'y faire rentrer ma personne. Je ne me mettrais pas, évidemment, dans une photo publicitaire. La première fois où j'ai posé pour moi-même, ce fut pour Vogue, en '79 ou en '80. Ils m'avaient demandé de présenter de la mode masculine et ça m'a donné l'idée. La photo que j'ai faite est une de mes préférées, tout ce qu'on y voit fait partie de ma vie, mon appareil, mon modèle nu préféré, ma femme June qui regarde le modèle avec une expression très drôle, le studio de Vogue où beaucoup d'événements importants pour moi ont eu lieu, la place du Palais-Bourbon, qu'on entrevoit par la porte, où j'ai fait des milliers de photos, particulièrement aux moments des défilés. Donc une vraie photo autobiographique. C'est un très bon exercice. Pour moi chaque photo est un exercice.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Frank Horvat : Mais n'y a-t-il pas une limite ? Des événements trop intimes pour être partagés par des spectateurs ?

Helmut Newton : Comme de me photographier en train de baiser ? Je ne sais pas. Un de mes amis m'a fait présent d'une photographie de ce genre, et c'est une des plus érotiques que je connaisse - bien qu'on n'y voie pas grand-chose. C'est autobiographique sans que personne ne soit identifiable. Il n'y a pas de mal à faire un telle photo pour soi-même, la publier serait peut-être de l'exhibitionnisme. Mais je ne suis pas exhibitionniste.

Frank Horvat : Sans doute pas...

Helmut Newton : Je pourrais me photographier en train de baiser, mais je ne mettrais pas la photo dans une exposition ou dans un livre. June m'a photographié pendant que je pissais, c'est une photo très amusante. Je suis à contre-jour, dans le jardin de Ramatuelle, je regarde la caméra, les rayons du soleil couchant font briller le jet de pisse. C'est très romantique et je n'y vois aucun mal.

Frank Horvat : J'aimerais bien fouiller dans tes archives et revoir certaines de tes anciennes photos de mode.

Helmut Newton : Beaucoup étaient médiocres. Celles d'Australie étaient franchement mauvaises, imitées des magazines anglais ou américains.

Frank Horvat : Je pensais à des photos faites plus tard, pour le Jardin des Modes ou pour Stern, mais avant l'époque des phantasmes sexuels. Tes photos de cette époque étaient plus conventionnelles que celles d'aujourd'hui, mais j'y sentais le même suspense, le même pressentiment de quelque chose qui doit se produire. Tu as dit qu'une photographie de mode représente un instant sans passé ni futur, et par là tu voulais sans doute dire que ce qu'on y voit n'implique pas un passé ou un futur précis, que tout prolongement, dans un sens comme dans l'autre, ne dépend que de l'imagination du spectateur.

Helmut Newton : C'est vrai pour toutes mes photos, pas seulement les photos de mode.

Frank Horvat : J'imagine que cette manière de pressentir les possibilités est caractéristique de toi, que c'est ainsi que tu vis.

Helmut Newton : Je suis comme beaucoup d'autres : je m'assieds sur la plage ou à une terrasse de café et je regarde les gens - surtout les femmes. Et je m'invente des histoires, c'est une bonne manière de passer une demi-heure. La meilleure époque de l'année est maintenant, quand le gros des estivants est parti. II se trouve que, chaque année, il y en a une qui me fait rêver plus que les autres. L'année dernière c'était une allemande, j'avais imaginé toute une histoire autour d'elle. C'était intéressant, je n'ai vu son visage que le dernier jour, mais son corps était d'une beauté extraordinaire. Je savais qu'elle était allemande parce qu'elle avait un livre, Le Français en vingt leçons ou quelque chose dans le genre. Un corps incroyable, mais je n'arrivais pas à voir son visage . Le dernier jour un type l'a draguée, je m'amusais à les observer, et c'est à ce moment qu'elle s'est tournée vers moi : elle avait un de ces visages au menton fuyant, d'un ennui mortel. Elle n'était même pas laide, si elle avait été laide elle aurait pu être intéressante. Je me suis dit que celui qui la baisait devait mettre une taie d'oreiller autour de sa tête. Pour moi, ces histoires que je me raconte sont très européennes, il n'y a pas de quoi imaginer de telles histoires en Amérique.

Frank Horvat : Et qu'imagines-tu en Amérique ?

Helmut Newton : L'Amérique m'inspire d'une manière différente, je me sens comme dans un film.

Frank Horvat : C'est bien ce que je voulais dire de tes photos. On est comme dans un film et on se demande ce qui va suivre.

Helmut Newton : Je suis enchanté de l'entendre, surtout venant de toi. J'imagine que ce n'est pas le moment de faire une interview de Frank Horvat…

Frank Horvat : Pourquoi pas ?

Helmut Newton : Ce que je ne comprends pas, chez toi, c'est le changement dans ta manière de photographier. J'admirais ton travail des années 50 et début 60, quand tu étais encore proche du reportage et quand tu amenais ce sentiment-là dans la mode. J'étais fasciné par la réalité que tu me montrais, comme dans la photo avec toutes ces femmes sur la place de la Concorde. Mais plus tard, dans les années 70, tu as changé complètement, tu t'es concentré sur ce qui te semblait essentiel - concentré jusqu'à l'ennui. Par un soi-disant amour de la simplicité, tu as dépouillé tes photos de tout ce qui les rendait intéressantes. Moi aussi j'aime la simplicité, mais chez toi ça devenait si simple, qu'il n'y avait plus rien à se mettre sous la dent, rien avec quoi s'exciter. Franchement, je ne comprends pas comment tu en es arrivé là.

Frank Horvat : Peut-être par peur de rater ce qui se passe. Pour être plus sûr, je me concentre sur un sujet à la fois et je fais beaucoup de bobines.

Helmut Newton : Mais qu'y a-t-il à rater, en shootant quinze bobines sur un sujet ?

Frank Horvat : Peut-être une forme de perfection. Mais je comprends qu'une telle recherche puisse paraître sans intérêt.

Helmut Newton : Quelle drôle d'obsession ! Ne risques-tu pas de perdre toute spontanéité ?

Frank Horvat : La spontanéité fait partie, justement, de la perfection que je cherche. Par exemple, dans les portraits de femmes que je t'ai montrés et que tu détestes…

Helmut Newton : ...effectivement je les déteste. Du moins j'ai la franchise de le dire.

Frank Horvat : …j'essaye d'obtenir, à la fois, la bonne composition et la spontanéité, et j'ai tellement peur de rater l'une ou l'autre, que je n'ose pas m'arrêter et que je finis par faire quinze bobines. Ce que j'admire chez certains - chez toi par exemple - c'est le courage de s'arrêter après une bobine. Je sais que cela t'arrive même pour des situations compliquées, des mises en scène avec des douzaines de figurants. Comment fais-tu pour ne pas te faire de soucis, ne pas te demander si tu n'as pas raté ta photo, ne pas essayer encore telle ou telle variante ?

Helmut Newton : Mais je me fais des soucis ! Des soucis à en crever, je te jure, tout photographe s'en fait. Quand je me retrouve au volant de ma voiture, ou dans l'avion, je repense à chaque instant de la séance et je me demande : "Est-ce que je n'aurais pas dû faire ceci ou cela ?"

Frank Horvat : Mais tu ne gardes pas le mannequin devant ton objectif pendant une heure et demie, tu ne fais pas dix bobines avec des petites variantes ?

Helmut Newton : Je commence par faire ce que j'ai en tête. Puis je fais un petit tour et je me demande si je pourrais faire autre chose. Mais j'arrive très vite au point de saturation où tout cela m'ennuie et où je me dis que ma première idée était la bonne. J'ai une capacité d'attention limitée, c'est pourquoi je ne saurais pas faire un film. Pour moi, un travail de plus que deux jours est un mauvais travail. C'est comme quand j'étais champion de natation : je gagnais sur 100 mètres et j'aurais été encore plus fort sur 50.

Frank Horvat : II m'arrive aussi que la meilleure photo d'une séance soit la première de la première bobine. Mais d'autres fois c'est la dernière de la dixième.

Helmut Newton : Mais y a-t-il une évolution entre la première et la dixième ? Est-ce que tu changes de fond ? Tu avances ? Tu recules?

Frank Horvat : Parfois. Il arrive surtout que le modèle se fatigue et se laisse aller un peu. Et moi aussi. Mon problème, vois-tu, est que je suis devenu si habile, que mon propre professionnalisme finit par me gêner. C'est comme les freins intériorisés dont tu parlais. Pour certains mannequins c'est la même chose. Quand nous sommes un peu fatigués l'habileté joue moins et le contact devient plus direct.

Helmut Newton : En ce qui me concerne, j'ai toujours besoin de mon habileté tout entière. Quand je suis fatigué, je ne sais rien faire, je n'ai envie que de dormir.

Frank Horvat : A propos d'habileté, Helmut, je voudrais parler de ton sens graphique. Il y a maintenant des gens qui cherchent à t'imiter, ils ont tous un peu d'imagination et quelques obsessions sexuelles - qui n'en a pas ? Mais ce qui manque dans leurs imitations est ton sens de la composition. D'ailleurs je trouve que tes photos qui fonctionnent le mieux sont celles où la composition est plus forte.

Helmut Newton : Je n'en suis pas conscient. Au contraire, je m'efforce souvent de faire des "mauvaises photos". Bien sûr je ne peux m'empêcher de travailler soigneusement, mais j'aime bien avoir l'air de m'être trompé. C'est pourquoi j'ai abandonné le Kodachrome, dont je trouve le grain trop fin, trop professionnel. Je préfère les couleurs funky, qui font penser à un accident de développement. La mauvaise couleur me va, tant qu'elle n'est pas trop horrible. Et les photos de travers aussi, ça m'arrive de tenir l'appareil un peu de travers, juste ce qu'il faut pour que la photo ne soit pas trop parfaite.

Frank Horvat : Tout cela n'empêche pas que la force de tes meilleures photos soit dans leur composition.

Helmut Newton : Donne-moi un exemple.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Frank Horvat : Les nus avec la selle. Tous sont érotiques, évidemment, tous amènent à se demander ce que les filles ressentaient et ce que Helmut Newton ressentait. Mais la photo qui fonctionne le mieux, à mon avis, est celle avec l'ombre sur le mur, où le graphisme prédomine.

Helmut Newton : Je ne suis pas d'accord. La photo qui a été reproduite partout, par Life comme l'une des grandes photos des années 70, par Time dans un article sur le décadence, est la photo de la fille à quatre pattes avec la selle sur le dos. C'est la photo dont on dit qu'elle a marqué toute une époque. Non, je ne pense jamais au graphisme, ou si j'y pense c'est pour l'éviter. J'aime mieux les réverbères qui sortent de la tête des gens. Je les trouve drôles, parce qu'ils font partie des choses qu'on m'avait interdit de faire.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Frank Horvat : J'aimerais bien retracer une de tes journées de travail, pas à pas. Tu te lèves, tu te brosses les dents, tu te promènes sur la plage. Est-ce que pendant ce temps tu imagines des situations ?

Helmut Newton : Oui, tout le temps. Bien que mes photos plus récentes soient moins anecdotiques. Quand je regarde mes anciennes photos je me demande où j'ai trouvé la force de me créer toutes ces complications. Bien sûr, je ne l'aurais pas fait si ça ne m'avait pas amusé. Mais pour rien au monde je ne recommencerais, je ne saurais même plus comment m'y prendre et je n'en aurais surtout pas la force physique. D'autre part il me faut des idées. Des gens comme Avedon ou Penn sont assez forts pour faire une belle photo devant un fond blanc. Mais moi je ne peux pas me le permettre, mon client dirait que Helmut ne s'est pas donné beaucoup de mal, qu'il n'a pas fait ce qu'on attendait de lui. Et je ne supporte plus cette pression sur Helmut, je suis fatigué d'inventer de nouveaux gags. J'ai assez donné.

Frank Horvat : Mais il t'arrive de faire des photos très simples et très fortes. Je pense à ce pied de femme dans une chaussure, avec ces plis de la peau qui en disent plus que toute une foule de figurants.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Helmut Newton : C'est une bonne photo, je sais. Mais on ne réussit pas toujours une bonne photo. Je l'ai faite justement après l'époque des grandes mises en scène, au moment où j'ai commencé à faire des portraits. Pour un portrait je ne cherche pas d'idée, ça a été une vraie libération de travailler de cette manière, même si le portrait comporte des problèmes d'ordre psychologique. Ça a été comme si, soudainement, on avait enlevé un énorme poids de mes épaules. Et j'ai décidé que jamais plus je ne voulais voir vingt-cinq robes suspendues dans une salle de rédaction, et m'entendre dire par une rédactrice : "Helmut, ce sont ces vingt-cinq que nous allons photographier." Jamais plus.

Frank Horvat : Pourtant il t'arrive encore d'imaginer tes photos…

Helmut Newton : C'est ce que je fais la plupart du temps.

Frank Horvat …et de les organiser.

Helmut Newton : Ici à Monte Carlo c'est facile, bien plus qu'à Paris ou à New York. Le permis pour opérer dans la rue est délivré tout de suite, on me connaît, c'est comme de vivre dans un village et le demander au maire. Je vais au bureau qui s'appelle Le Ministère de l'Intérieur et on me dit : "Bien sûr, Monsieur Newton, nous sommes très heureux de vous laisser photographier dans les rues, de tel jour à tel jour." S'il me faut un chien, je sais que ma voisine de palier a un beau chien, s'il me faut un bébé, je sais où trouver un bébé. C'est facile, vois-tu. Je travaille pour Match en ce moment, j'aime mieux ça que les magazines de mode, pour moi les magazines de mode ont perdu toute crédibilité, je préfère un journal de crimes et d'actualités.

Frank Horvat : Donc tout est arrangé, le mannequin, la rue, le chien et le bébé. Tu es là avec ton appareil.

Helmut Newton : Je suis là avec mon appareil, et il faut bien que j'imagine quelque chose. Quoi d'autre ? Qu'est-ce que tu ferais, toi? Tu ne te promènes pas avec la fille en attendant que le bon Dieu t'envoie l'inspiration !

Frank Horvat : Mais est-ce que tu te limites à photographier ce que tu as imaginé ? Ou est-ce que tu attends que le bon Dieu t'envoie l'inspiration ?

Helmut Newton : Il arrive, mais pas souvent, que le bon Dieu m'envoie un bon rayon de soleil ou un bon nuage, au bon moment. C'est pourquoi j'aime travailler en extérieur, en studio le bon Dieu ne peut rien pour moi, sauf envoyer la foudre et provoquer une panne de courant. En extérieur il peut m'aider, comme il peut m'emmerder en envoyant la pluie. Mais il est quand même rare qu'il m'envoie une lumière que je ne sache pas utiliser, d'une manière ou d'une autre.

Frank Horvat : Parce que tu es habile.

Helmut Newton : Non ! parce que chaque lumière que Dieu envoie est différente. Et le changement me tient éveillé. "Vite ! vite ! vite!" je me dis "il faut attraper la bonne lumière tant qu'elle dure."

Frank Horvat : Tu fais des mises en scène, mais ce que tu attends vraiment est l'inattendu.

Helmut Newton : Malheureusement l'inattendu n'arrive pas toujours, les erreurs divines son rares. Mais quand ça arrive c'est plus drôle.

Frank Horvat : Dirais-tu que les moments où tu photographies sont les meilleurs de ta vie ?

Helmut Newton : Parfois. Mais il y a aussi les fois où je déteste ce que j'ai à faire, où je me dis : "Je n'aurais pas dû me mettre dans cette galère, je suis trop vieux pour passer mon temps à ça." Quand j'ai fait le portrait d'Ava Gardner, celui avec la cigarette, nous avons eu un mauvais contact et pendant tout le temps de la séance j'ai détesté cette femme - que par ailleurs j'admire. Et je suis sûr qu'elle me détestait autant de son côté, ça a été un vrai cauchemar, j'avais envie de tout quitter et de reprendre le premier avion. Mais c'était pour L'Egoïste, je savais qu'ils ne sont pas riches et qu'ils avaient déjà beaucoup dépensé pour mon voyage, je ne pouvais pas les laisser tomber. J'ai donc continué et j'ai fini par faire sept bobines.

 

 
Photo Helmut Newton
Photo Helmut Newton
 

 

Frank Horvat : Et la bonne photo a été la trente-sixième de la septième bobine ?

Helmut Newton : Elle n'était certainement pas dans les premières.

Frank Horvat : Est-ce que tu sais quand tu as la bonne photo ?

Helmut Newton : Parfois je me dis que je l'ai. Mais il m'arrive aussi d'arrêter une séance parce que je ne sais plus comment continuer. Why flog a dead horse ? Dans le cas d'Ava Gardner c'était différent, la bonne photo est arrivée vers la fin de la séance - et il n'y en a eu qu'une.

Frank Horvat : C'est une de tes photos que je préfère.

Helmut Newton : C'est un bon portrait d'une femme pas toute jeune - et pourtant la photo n'est pas retouchée. La séance a été difficile, mais j'ai continué tant qu'il y avait de la lumière. Quand on photographie de vraies personnes ce n'est pas comme avec les mannequins. Les mannequins sont payés pour être là. Une comédienne se sent fragile face à l'objectif, toute femme se sent fragile, mais une comédienne plus que les autres, je les comprends, il y a tellement d'enjeux pour elles, elles ont tellement de raisons de se sentir vulnérables. Quand on aime bien la personne qu'on photographie et qu'on veut en faire une bonne photo, il faut marcher sur la pointe des pieds.

Frank Horvat : Pouvons-nous revenir à ta journée ? Ta séance est terminée, tu regardes tes contacts…

Helmut Newton : La première chose que je me dis est : "Mon Dieu comme j'ai été stupide, j'aurais dû faire ceci et pas cela." C'est pareil pour tout le monde, j'imagine.

Frank Horvat : Mais il y a aussi, parfois, la divine surprise.

Helmut Newton : Oui, quand j'ai le sentiment que "c'est vraiment ça !" Mais il y a une autre surprise, plus primordiale : l'étonnement de constater qu'il y a quelque chose sur la pellicule - comme si chaque photo était un miracle. Ne ressens-tu pas la même chose ?

Frank Horvat : Oui, et il y a une troisième chose qui arrive parfois, et qui représente pour moi un test infaillible : le besoin de montrer la planche de contact à quelqu'un, à ma femme, à l'assistant, à n'importe qui. Le besoin de dire à quelqu'un : "Viens vite ! regarde !" Cela n'arrive pas souvent, mais quand ça arrive, je sais que j'ai une bonne photo.

Helmut Newton : Moi, je les montre toujours à June. Je fais mon choix et elle fait le sien. Parfois nous tombons d'accord, souvent nous sommes diamétralement à l'opposé. Mais c'est elle qui choisit mieux, moi ça m'ennuie. D'ailleurs les photos que je choisis, quand les contacts reviennent du labo, ne sont pas celles que je choisirais un an plus tard. C'est un phénomène intéressant, ça prouve qu'il ne faut rien jeter. Tout change, nos idées sur les choses changent - ou du moins les miennes. Mes tabous changent, ils diminuent avec l'âge. Je détestais les filles qui se tiennent d'une certaine manière, avec les mains comme un poisson. Puis soudainement, en faisant le livre des grands nus, je me suis dit : "Tiens, j'aime ça !" et j'ai fait poser la fille de cette manière. Tout change, Frank, aujourd'hui je vois les choses d'une manière totalement différente qu'il y a cinq ans.

Frank Horvat : Ce que tu dis devrait m'inquiéter. Moi je jette toutes les diapos que je n'aime pas. II y en a peut-être que j'aurais dû garder.

Helmut Newton : Tu as raison de t'inquiéter. Surtout pour les photos de mode. Plus une photo de mode vieillit, plus elle devient intéressante. Et il y a autre chose : toi tu as tendance à t'approcher de plus en plus de ton sujet, tandis que moi je recule, je recule de plus en plus. Parce que je sais que certains éléments qui me gênent au moment de la prise de vue - des voitures, des passants, des affiches - me fascineront peut-être dans quelques années. C'est comme si le temps passé s'y accrochait. Donc je recule et je me dis : "Si ça me gêne je recadrerai." C'est ce que j'aime dans le 6 x 6 : la fille est au milieu, je laisse de l'espace autour, que je pourrai enlever si je veux. Le 24 x 36 me rend fou, il me fait perdre trop d'espace sur les côtés.

Frank Horvat : Mais si ce n'est pas toi qui décides ce que tu veux avoir dans ta photo, est-ce encore ta photo ?

Helmut Newton : J'accepte ce qui m'est donné, je n'ai aucun orgueil d'auteur, je ne dis pas : "cette photo est à moi parce que j'ai pressé le bouton." Quoi de plus intéressant que la photo d'un hold-up, prise par l'une de ces caméras automatiques dans les banques? C'est ça la vie ! Si un chien vient pisser contre la jambe de mon modèle, je le laisse faire et je presse le bouton. Ce n'était pas mon idée, je ne lui ai pas dit : "Viens, petit chien. Viens pisser contre la jambe de cette fille", mais s'il vient et pisse, je presse le bouton, et la photo est à moi - pas au chien. Si je place mon appareil sur pied, si je me mets devant et si je dis à l'assistant de déclencher à un certain moment, c'est lui qui presse sur le bouton, mais c'est ma photo - d'autant plus qu'auparavant j'aurai tout contrôlé soigneusement avec des Polaroid. Mais si un caillou vient du ciel et tombe sur ma tête et je rends l'âme au moment où l'assistant presse le bouton, ce serait extraordinaire, n'est-ce pas ? Divine surprise ! La surprise serait encore plus divine si je pouvais me relever et voir la photo. Ce serait parfait. Et je ne refuserais pas la photo parce que c'est Dieu qui a envoyé le caillou.

 

Monte Carlo, octobre 1986
Traduit de l'anglais par Frank Horvat
 
 
 
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