Entre Vues : Frank Horvat - Eva Rubinstein
 
   
       
 

Eva Rubinstein - Photographie Frank Horvat

  Née à Buenos Aires, le 18 août 1933,
Fille du pianiste Arthur Rubinstein et de la danseuse Aniela Mlynarska.
D'abord danseuse et comédienne.
Photographe indépendante depuis 1967
(reportages, portraits, nus, paysages d'intérieur).
Travaille pour des magazines, mais consacre la plus grande partie
de son temps à des travaux personnels.
Photographie principalement en noir et blanc.
A participé à de nombreux ateliers, d'abord comme élève
(avec, entre autres, Lisette Model et Diane Arbus), puis comme enseignante.
Vit entre New York et l'Europe.
 
         
  Eva Rubinstein
Photographie Frank Horvat
  "C'est toute la difficulté et tout le défi auxquels nous devons faire face : regarder à travers cette chose mécanique, ces bouts de verre et de métal, pour voir une personne. Ne jamais oublier que cette "forme" est un être."  
         
 

Frank Horvat : Vous dites que tout ce qui est visible dans une photo est une expression - consciente ou inconsciente - du photographe.

Eva Rubinstein : Oui, si la photo est un travail personnel et non pas une commande. Il ne peut en être autrement. Il y a quelques années, alors que je souffrais d'une dépression nerveuse, une amie m'a donné un livre, Gestalt Therapy Verbatim, dont elle pensait qu'il pourrait m'aider. L'auteur, Frederick Perls, dirige des séminaires sur les rêves. Si un participant raconte, par exemple, un rêve où il s'est vu enfant, en train de fuir devant quelque chose, Perls demande : "Qu'est-ce qui vous fait fuir ?". Si la personne répond "L'obscurité", Perls demande : "Et que dites-vous à l'obscurité ?" Mais le point central de l'enseignement de Perls apparaît dans la question qu'il pose ensuite : "Et qu'est-ce que l'obscurité vous dit ?" Car il explique : "Vous savez ce que l'obscurité dit, car vous êtes aussi l'obscurité : vous êtes chaque partie de votre rêve, puisque c'est vous qui en avez inventé chaque partie." Je crois que la même chose est vraie pour nos photos. Tout ce qui est visible dans une photo parle de nous : les sujets qui nous ont attiré, l'angle choisi, le cadrage, l'objectif, les relations entre les objets. Toute expression est autoportrait - ou fragment d'autoportrait. Quand un étudiant me dit : "Montrez-moi comment m'exprimer", je réponds : "Montrez-moi comment vous pourriez ne pas vous exprimer, ou exprimer autre chose que vous-même !"

Frank Horvat : Mais une photo n'est pas comme un tableau, où chaque détail vient de la main du peintre. Le négatif enregistre tout ce que nous avons laissé passer, que ce soit par intention ou par erreur, ou simplement par distraction. Il enregistre les bruits de fond autant que la musique.

Eva Rubinstein : Rien de ce que nous choisissons n'est choisi par hasard. Il y a en nous des niveaux de conscience qui perçoivent plus que nous ne croyons. Je parle "avec mon œil droit", bien entendu.

Frank Horvat : Avec votre œil droit ?

Eva Rubinstein : Je parle comme quelqu'un dont l'œil dominant est le droit - je dis bien "dominant", et non pas plus puissant ou plus sain. Un gaucher dirait l'opposé, il dirait par exemple que c'est la structure qui compte.

Frank Horvat : Pourquoi l'œil droit et l'œil gauche ?

Eva Rubinstein : C'est un mystère qu'on n'a pas encore éclairci. Mais on sait que la dominance d'un œil, droit ou gauche, est un élément important du psychisme, qui ne détermine pas seulement ce nous voyons, mais aussi comment nous voyons et quelle émotion cela provoque en nous. Moi je suis fortement droitière, je pourrais photographier avec l'œil droit même avec la tête en bas, tout me semblerait quand même en place. Mais dès que je regarde dans un viseur avec l'œil gauche, je sens le besoin de redresser les verticales et d'avoir des angles de 90°. Quand quelqu'un me parle de sa famille, ou de politique, on de n'importe quel sujet, je peux deviner s'il est droitier on gaucher.

Frank Horvat : Ce que vous dites m'intéresse pour une raison personnelle : j'ai toujours photographié avec l'œil gauche, jusqu'au moment où cet œil a dû être opéré, d'abord d'une cataracte, ensuite d'une complication plus grave. II a pu être sauvé, mais il n'a plus assez d'acuité pour faire la mise au point dans le viseur - ce qui m'oblige maintenant à utiliser l'œil droit. Dans les premiers temps j'étais convaincu que celui-ci ne saurait voir et composer aussi bien que le gauche, mais il s'est avéré qu'il sait. Personne n'a remarqué une différence dans mes photos.

Eva Rubinstein : Cela peut dépendre de l'intensité de la dominance. Il y a des ambidextres qui savent presque tout faire avec chaque main, sauf écrire.

Frank Horvat : En réalité je me suis posé beaucoup de questions à ce sujet. Parfois j'ai eu l'impression que l'œil droit me transmet ce qu'il voit, dans le viseur, avec une charge émotive moins intense. Mais ce sont des impressions trop subjectives pour en tirer des conclusions.

Eva Rubinstein : C'est bien ce que je voulais dire : il n'était pas votre "vrai" œil droit. Je ne connais pas toutes les implications de la théorie, mais je sais qu'elles sont profondes. Mon fils Alex était droitier comme moi, nous étions toujours sur la même longueur d'onde, nous avions la même manière de percevoir les relations, par l'émotion plus que par l'intellect.

Frank Horvat : Pourtant si mon cas prouve quelque chose, ce serait plutôt l'opposé . Mon œil droit perçoit bien la structure, mais il est moins sensible à l'émotion.

Eva Rubinstein : Peut-être parce qu'il voit à travers votre psychisme d'origine : il ne se "sent" pas droit, il n'est pas connecté de la même manière que le premier.

Frank Horvat : II s'est peut-être connecté depuis que je l'utilise, des connexions nerveuses se développent. Mais pour revenir à notre premier sujet : je ne suis pas convaincu que tout ce qui est visible, dans chacune de nos photos, soit nécessairement une expression de ce que nous sommes. II se passe tellement de choses que nous ne remarquons pas !

Eva Rubinstein : C'est justement ce que je veux dire ! Mais nous les remarquons à un certain niveau de notre inconscient. Il y a quelques années, j'ai exposé à New York une série de photos que j'ai appelées "Flash-forward" - l'opposé de flash-back. Je les avais prises à différentes époques - jusqu'à quinze ans plus tôt - mais je ne les avais jamais choisies ni tirées, comme si, au moment de la prise de vue, elles n'avaient pas eu de lien avec ce que j'étais consciente de voir. Puis, soudainement, elles m'ont frappée - vraiment comme un coup de poing dans la figure. Nous percevons bien plus que nous ne croyons percevoir : le jour où j'ai permis à ma conscience de rattraper mon intuition, ces photos sont devenues signifiantes. Quelque chose de semblable est arrivé à mon père, vers la fin de sa vie, quand il avait déjà perdu sa vision centrale et ne pouvait plus jouer. II y avait une série d'enregistrements, faits quinze ou vingt ans plus tôt, dont il avait toujours interdit la diffusion, parce qu'il n'en était pas complètement satisfait. II les avait réécouté de temps en temps, à quelques années d'intervalle, et avait toujours maintenu son veto, jusqu'au jour où, soudainement, il a changé d'avis sur l'un, puis sur un autre. Quand je lui en ai demandé la raison, il m'a expliqué qu'à l'époque il n 'aimait pas comme "ça sortait" - mais que, s'il pouvait jouer cette pièce aujourd'hui, il la jouerait de cette manière.

Frank Horvat : Moi aussi j'ai exploré des vieux contacts pour y faire des découvertes, mais avec peu de succès. Peut-être parce que je suis obstiné dans mes jugements.

 

 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 

 

Eva Rubinstein : C'est votre œil gauche ! Moi je découvre souvent, dans mes photos, des détails que je n'avais pas remarqués à la prise de vue, et sans lesquels la photo aurait moins d'intérêt - ou pas d'intérêt du tout. Comme celle de l'orphelinat, avec la religieuse qui répare une poupée. À droite il y a une paire de chaussures d'enfant, placées en forme de croix, que je n'avais pas remarquées, mais sans lesquelles la photo ne serait pas la même. Un orphelinat, et des chaussures vides, en forme de croix ! Je n'aurais pas su l'inventer ! Mais je suis sûre que je les ai perçues inconsciemment. Ce n'est pas nous qui prenons les photos, mais les photos qui nous prennent, parfois c'est comme si une image me prenait à la gorge et m'obligeait à réagir. Faire une photo est comme retrouver une partie de soi quelque part dans le monde, des fragments de rêve ou de portrait qui finissent par faire un autoportrait. Je suis gênée, quand on parle de mon travail comme d'une "création", j'ai plutôt l'impression d'interpréter une musique qui est partout, offerte à tout le monde, mais que je rends mienne par la manière dont je la joue. Comme mon père avait sa manière de jouer Chopin. Chaque photographe isole les choses d'une manière qui est la sienne, il appose sa signature sur un regard.

Frank Horvat : Pour moi le sujet principal de la photographie est le temps, une photographie est moins une description d'objets, de personnes ou de lieux, que le sentiment d'un instant qui a été et qui ne reviendra plus. Pour moi une photo qui pourrait être refaite n'est pas une bonne photo. J'y pense en regardant vos photos : chacune raconte un point unique dans le temps, même quand elle ne montre qu'une pièce presque vide, ou vous auriez pu revenir n'importe quand.

Eva Rubinstein : On ne peut jamais revenir - et j'ai une histoire à raconter à ce propos. Il y a quelques années, au cours d'un séminaire, je me suis liée intensément à quelqu'un. Cette personne a dû partir avant moi. Quelques minutes après son départ j'ai fait des photos dans la pièce ou nous avions été ensemble. Je n'avais pas de trépied et cela m'a obligé à travailler au quart de seconde, l'appareil à la main. Qui plus est, j'étais émue. Quand j'ai vu les contacts, deux jours plus tard, j'ai trouvé la photo pas très nette. Je suis donc retournée dans la même pièce avec un trépied et avec l'esprit plus calme. Tout était comme la première fois, l'heure, la lumière, la disposition des objets. La seconde photo est nette - mais complètement stérile. J'ai montré les deux à plusieurs personnes, sans rien dire, et toutes ont préféré la première. Sans doute parce que l'autre ne contient pas d'émotion, il ne se passait rien en moi, en dehors du fait que j'essayais de faire une "bonne" photo.

 

 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 
 
 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 

 

Frank Horvat : Êtes-vous sûre que la différence n'est pas dans votre imagination ?

Eva Rubinstein : C'est la réaction des autres qui m'a fait penser à une différence. Et personne n'a su l'expliquer, un seul a remarqué le manque de netteté. Pour moi, cela prouve que l'impact émotionnel d'une photo dépend du "prix émotionnel" que l'on paye. Je pourrais vous raconter beaucoup d'histoires sur cette photo, mais celle que je préfère est la suivante : la photo faisait partie d'une exposition personnelle, avec 129 autres. Après le décrochage, j'ai voulu exprimer ma reconnaissance à deux des organisatrices, en leur proposant de choisir chacune un tirage. Je précise qu'elles ignoraient les circonstances des prises de vue, et que mes photos ne portent pas de titre. L'une a choisi la photo d'un lit défait, l'autre - une femme très intellectuelle, professeur d'université - a choisi celle-ci. Je devais avoir l'air surpris, car elle a ajouté, en guise d'explication : "Elle me donne envie de faire l'amour." Parmi cent trente photos, ces deux personnes avaient choisi les deux qui avaient effectivement été faites après l'amour ! II doit y avoir quelque chose qui véhicule ce message - et pourtant la photo dont je vous parle ne montre que des détails d'intérieur !

Frank Horvat : Il faudrait faire une analyse sémiologique.

Eva Rubinstein : Surtout pas ! Peut-on expliquer la musique ? Si vous pouviez faire une analyse sémiologique de Mozart, vous seriez Mozart ! Dieu merci, il y a encore des mystères, sinon il n'y aurait plus d'art ! L'art, c'est quand certaines choses "fonctionnent", même si elles sont théoriquement ou techniquement fausses, simplement parce qu'elles portent la charge émotive d'un moment. C'est bien ce qui a rendu fou ce pauvre Salieri. Mais que voyez-vous dans cette photo ?

Frank Horvat : Si je dois être sincère, ce n'est pas une photo sur laquelle je m'arrêterais.

Eva Rubinstein : Mais voyez-vous une différence entre les deux ?

Frank Horvat : La différence de netteté ne me frappe pas. Je vois que l'une a été prise d'un peu plus haut, de manière que l'angle qui correspond à la porte semble plus aigu. Pour employer la terminologie de Barthes, je crois que cet angle est le "punctum".

Eva Rubinstein : Votre réaction est typiquement gauchère, mais ce que vous dites de l'angle est vrai. Je ne l'avais jamais remarqué.

Frank Horvat : Je vois une troisième différence : dans la première photo la tache de lumière est plus intense, et c'est probablement cette tache de lumière qui a déclenché votre émotion, dans ce cas le "punctum" serait celui-là. Mais il serait intéressant de savoir pourquoi vous avez reconnu votre émotion dans ce détail plutôt que dans un autre.

Eva Rubinstein : Je n'en ai pas la moindre idée. Pour ce qui est de l'intensité de la tache de lumière, cela pourrait venir du tirage. Tout ce que je sais est qu'au moment de la photo j'étais sous l'emprise d'un engagement sentimental et d'un déchirement. Mais pourquoi l'ai-je exprimé par un rayon de soleil sur un vieux parquet, un fragment de porte de salle de bains et un bas de commode ? Pourquoi pas le lit ou la fenêtre ?

Frank Horvat : Vous étiez émue et l'exutoire logique de votre émotion était de photographier, puisque vous êtes photographe et que vous vous trouviez dans un séminaire de photographie. Vous avez donc cherché avec le viseur...

Eva Rubinstein : Je ne cherche jamais avec le viseur, je ne travaille pas de cette manière. D'abord quelque chose me frappe, ensuite je prends l'appareil.

Frank Horvat : Vous avez donc vu l'angle de la porte et le rayon de lumière, et votre émotion a reconnu quelque chose, que votre esprit conscient n'aurait pas su définir. Quand vous êtes revenue deux jours plus tard, avec "la tête calme", ces signifiants émotionnels ne vous touchaient plus. Vous vous êtes concentrée sur la netteté et d'autres détails, secondaires par rapport à l'émotion. Dans la seconde photo ces détails secondaires prennent donc de l'importance, au détriment des signifiants émotionnels. Tout cela est fascinant, nous sommes en train de parler du problème central de la photographie : quand presser le bouton ?

Eva Rubinstein : Et pourquoi ? Dans mes séminaires je demande : "Quelles photos n'avez-vous pas faites ? Et pourquoi ?"

Frank Horvat : Quelle serait votre propre réponse ?

Eva Rubinstein : Il m'arrive de voir des choses dont je sais qu'en les photographiant je les détruirais. Par exemple, des personnes dans la rue, entre lesquelles je sens un réseau de relations. Mais je sais qu'en m'approchant je détruirais tout.

Frank Horvat : Et si vous pouviez faire la photo avant que ce ne soit détruit ?

Eva Rubinstein : Ce serait comme du vol. Parfois je sens qu'un pas de plus détruirait leur moment. Et je décide de renoncer à la photo et de garder ce moment dans ma mémoire.

Frank Horvat : Et si vous pouviez faire la photo sans être vue, comme à travers une vitre à sens unique ?

Eva Rubinstein : Je ne sais pas si je le ferais. Et je n'aime pas parler en termes de règles. Mais vous, qu'est-ce que vous feriez ? En regardant vos photos de New York, j'ai remarqué que vous photographiez souvent des gens qui ne vous voient pas, soit qu'ils aient les yeux fermés, soit qu'ils se cachent sous un imperméable ou qu'ils s'enroulent dans du plastique. Vous ne leur faites jamais face.

Frank Horvat : Vous avez raison. Même en studio, avec des modèles dont la coopération est acquise, j'ai le sentiment qu'une photo doit être volée. Je les occupe d'une manière ou d'une autre, par exemple en leur proposant de jouer un rôle, mais ce que j'attrape n'est jamais ce qu'ils croient donner.

Eva Rubinstein : L'idée d'attraper me gêne, pour moi les gens ne sont pas faits pour être attrapés. En cela je ne suis pas d'accord avec Diane Arbus, ni avec Lisette Model, qui a été le maître de Diane et le mien. Elles se donnaient le droit de faire n'importe quoi, avec n'importe qui, au nom de leur "art". Je refuse cette idée, peut-être par réaction contre des personnes qui ont joué un rôle dans ma vie, et qui mettaient leurs exigences "d'artistes" au-dessus du reste. Pour moi, les êtres sont plus importants que l'art. Je sais que quand Diane photographiait ces nains, ces nudistes ou ces freaks, elle prenait toujours un peu plus que ce que ces personnes offraient de plein gré, une petite livre de chair en plus, peut-être parce que ça lui donnait un sentiment de pouvoir.

Frank Horvat : Il se peut que vous ayez raison, mais pour moi Diane était comme une sainte, et j'ai toujours été prêt à justifier tout ce qu'elle faisait. Mais quand je regarde votre photo de cette vieille, je me dis que vous aussi devez avoir eu des moments de sainteté, sinon vous ne vous seriez pas sentie en droit de la prendre.

 

 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 

 

Eva Rubinstein : Cette photo est effectivement chargée de souffrance. J'avais voyagé seule pendant trois semaines, à travers le Sud des États-Unis et les Appalaches, dans une vieille voiture que je ne pouvais même pas verrouiller. Une nuit, dans une petite ville du Tennessee, j'ai transporté tout mon équipement et mes bagages jusqu'au deuxième étage de l'auberge. C'était stupide, car j'avais des problèmes de dos depuis des années et cet effort m'a fait casser deux vertèbres. Le lendemain j'ai repris la route pour New York, en dépit d'une douleur si intolérable que pour accélérer ou freiner je devais soutenir ma jambe avec une main. Dans le Kentucky il s'est mis à pleuvoir si fort que je n'avais plus de visibilité. J'ai arrêté la voiture et le hasard a fait que ce fût devant un asile pour vieillards. J'y suis entrée en boitant, dans l'espoir de trouver un analgésique. Ils n'en avaient pas, mais en regardant autour de moi, j'ai vu cette femme et j'ai demandé la permission d'en faire quelques photos. Je ne sais pas si elle était consciente, parfois elle ricanait comme un enfant et une minute après elle se mettait à hululer. Je me suis demandé si j'avais le droit de faire ce que je faisais, je n'aime pas photographier des gens qui ne l'acceptent pas. Je crois que je ne l'aurais pas fait si je n'avais pas été moi-même à l'agonie. Mais, en l'occurrence, je l'ai fait. Quelques semaines plus tard j'ai envoyé un tirage à la responsable, pour demander la permission de publier la photo. Ils n'ont pas fait de difficulté, et il paraît même que quelqu'un de la famille ait dit : "Ouais, c'était bien la vieille Mathilda !" Elle est morte peu après mon passage. Je crois l'avoir photographiée avec respect, bien que je n'aie pu lui faire comprendre ce que je faisais. Elle me fait penser au poème de Dylan Thomas, sur son père mourant : "Do not go gentle into that good night / rage, rage against the dying of the light."

Frank Horvat : C'était donc effectivement un moment de sainteté.

Eva Rubinstein : Je ne sais pas ce que vous entendez par-là, je ne connais pas la sainteté. Mais je crois qu'il faut donner autant qu'on reçoit.

Frank Horvat : Je le vois dans certains de vos portraits, les gens regardent votre objectif comme s'ils attendaient une caresse.

Eva Rubinstein : Je voudrais que tous mes portraits aient cette qualité, parce que c'est effectivement ce que je voudrais donner, dans un sens. Je ne veux pas que mon appareil soit un instrument d'agression ou de pouvoir. Je ne sais pas si vous publierez cette bande telle quelle, il y a des choses que je voudrais dire et dont je ne sais pas comment elles sortiraient... Une fois on m'a dit que je faisais l'amour comme un homme, et j'ai répondu : "Non, je fais l'amour comme une personne." Je ne crois pas que celui qui a dit cela me trouvait agressive, mais il n'avait pas l'habitude d'une femme qui participe. J'ai besoin de participer, en photo comme en amour. J'ai besoin qu'une part de moi devienne l'autre personne. Après une séance comme je l'entends, je me sens comme si j'avais fait l'amour toute une journée, épuisée et comblée et prête à m'écrouler. C'est aussi pourquoi je ne peux photographier n'importe qui, et pourquoi les travaux de commande me donnent tellement de mal : c'est comme d'avoir à coucher avec quelqu'un qu'on n'a pas choisi. Parfois je voudrais que l'appareil disparaisse, pour ne photographier qu'avec mes yeux ou avec mon corps. Photographier peut être vraiment comme faire l'amour, il m'arrive de trembler comme une feuille. J'ai un ami photographe pour lequel j'avais un sentiment très intense - mais dont je ne souhaitais pas l'aboutissement J'ai fait son portrait et pendant la séance il a remarqué : "C'est la première fois que je vois un photographe pour qui l'appareil est un obstacle" - ce qui était bien le cas !

Frank Horvat : Pour moi aussi la photographie peut être sensuelle et sexuelle. Mais si pour vous c'est comme caresser quelqu'un qui vous regarde, pour moi... Connaissez-vous un roman japonais qui s'appelle Les Belles Endormies? C'est l'histoire d'un bordel pour vieillards, ils passent la nuit à côté de jeunes filles endormies, qu'ils n'ont pas le droit de pénétrer.

Eva Rubinstein : Une situation sans risque !

Frank Horvat : C'est un des livres plus sensuels que je connaisse.

Eva Rubinstein : Pour un homme. C'est une idée masculine de la sensualité.

Frank Horvat : Ce que je cherche est peut-être un peu comme ce livre. Mais vous devriez comprendre, ne vous a-t-on pas dit que vous faites l'amour comme un homme ? N'aimeriez-vous pas photographier des gens endormis ?

Eva Rubinstein : J'y ai pensé et j'ai même demandé la permission à certaines personnes, mais finalement j'y ai renoncé. Ce serait utiliser un être comme un objet. Je n'aime pas faire des choses auxquelles l'autre ne peut réagir, comme je ne ferais pas l'amour avec un objet. D'autre part, la remarque sur ma manière de faire l'amour ne vient pas de moi. Elle a été faite il y a très longtemps, par quelqu'un qui était un "macho" dans le pire sens du terme.

Frank Horvat : Mais je me demande si les plus beaux moments de l'amour - et aussi de la photographie - ne contiennent pas une part de malentendu, ou tout au moins d'illusion.

Eva Rubinstein : Je refuse de le croire. J'ai trop souffert des illusions qui m 'ont été imposées, par des gens qui me voyaient comme je ne suis pas. C'est un jeu terriblement destructeur, bien que je comprenne qu'on puisse s'y laisser entraîner, par facilité ou parce qu'on ne sait pas résister à la flatterie. Mais cela se termine toujours mal, on finit par ne plus savoir qui on est. Je ne veux plus jamais subir ce jeu, ni le faire subir à d'autres.

Frank Horvat : Mais peut-il y avoir de l'amour - ou de la photographie - sans une part d'illusion ? Pour moi, prendre une photo à la sauvette peut être comme caresser quelqu'un dans un rêve. Si la personne lève les yeux vers l'appareil, le rêve est brisé.

Eva Rubinstein : Vous vous protégez. Parce que l'identification avec un autre vous apparaît comme un risque.

Frank Horvat : Quand je photographie dans la rue, il arrive que les gens s'en aperçoivent Alors je me détourne et je m'en vais. Pas tellement par peur d'eux, ni même par peur de m'identifier à eux, mais parce que c'est comme si je ne pouvais les voir qu'à condition qu'eux ne me voient pas. Comme à travers une vitre à sens unique.

Eva Rubinstein : Vous voulez être seul à décider, cela vous donne un sentiment de pouvoir. Leur regard est une demande, à laquelle vous n'avez peut-être pas envie de répondre. Moi j'ai du mal à photographier des gens dans la rue. Peut-être aussi par peur de me faire attraper, mais je préfère croire que c'est surtout pour ne pas prendre ce que les autres ne sont pas conscients de donner. Il y a peut-être un peu des deux, on n'est jamais sûr de ses motivations. Une fois, en descendant la Dix-neuvième rue, j'ai aperçu une grosse femme noire endormie sur le trottoir, devant une boutique fermée. J'ai senti un besoin irrésistible de la photographier, sans savoir pourquoi, je n'avais jamais fait une telle photo. Ça a été plus fort que moi : je me suis agenouillée sur le trottoir, j'ai fait très lentement quelques déclics, j'ai pris une respiration profonde, je me suis relevée et je suis repartie. Comme si j'avais pris expressément le risque qu'elle se réveille et m'aperçoive. Mais je ne pouvais pas faire autrement, pas tellement pour l'angle de prise de vue - j'aurais pu m'accroupir - que parce qu'il fallait que je sois à genoux...

 

 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 

 

Frank Horvat : Moi aussi je sens un pincement de mauvaise conscience, quand je prends une photo à la sauvette. C'est une des raisons pour lesquelles je ne peux photographier dans les rues de New York que quand il fait désagréablement chaud ou désagréablement froid : comme si je devais me punir.

Eva Rubinstein : Si je n'avais pas cassé mes vertèbres le jour où j'ai photographié la vieille du Kentucky...

Frank Horvat : ... vous ne vous seriez pas sentie en droit de la photographier.

Eva Rubinstein : Je ne sais toujours pas si j'en avais le droit. Mais je sais du moins que je ne l'ai pas fait avec facilité.

Frank Horvat : Plutôt que "mauvaise conscience" j'aurais pu dire "malaise". Quand ces formes dans le viseur, que j'essaye de composer et de rendre nettes, lèvent soudainement les yeux vers moi, j'ai l'impression qu'elles expriment une attente qui n'a rien à voir avec ma propre recherche.

Eva Rubinstein : C'est bien ce que j'essaye de vous dire. C'est toute la difficulté et tout le défi auxquels nous devons faire face : regarder à travers cette chose mécanique, ces bouts de verre et de métal, pour voir une personne. Ne jamais oublier que cette "forme" est un être. Le risque à prendre, l'attente à ne pas décevoir est de trouver une contrepartie à ce métal, à cette boîte, à toute cette mécanique. Autrement ce serait trop injuste.

Frank Horvat : C'est vrai qu'il y a toujours une vitre à sens unique : le viseur.

Eva Rubinstein : Oui, le viseur est entre nous et la réalité, il nous déconnecte de la réalité. C'est le plus grand danger de ce métier, d'où mon aversion pour l'appareil. Je l'ai ressenti très fortement une fois, en Irlande du Nord, dans une situation potentiellement dangereuse, les gens lançaient des pierres et la police ripostait avec des bombes lacrymogènes et des balles en caoutchouc. D'abord j'ai eu très peur, mais dès que j'ai mis l'œil au viseur la peur a diminué, c'était comme de regarder un écran de télévision. Une chose semblable m'est arrivée pendant que j'accouchais de mon deuxième enfant : ils avaient accroché un miroir au-dessus du lit, pour que je puisse le voir quand il sortait, et naturellement je regardais, avec une curiosité si grande que je ne me concentrais plus sur ma respiration, comme j'aurais dû le faire. J'avais oublié que c'était moi-même que je regardais, je m'étais déconnectée de mon propre accouchement ! Finalement j'ai fait enlever le miroir et j'ai continué mon travail.

 

 
Photo Eva Rubinstein
Photo Eva Rubinstein
 

 

Frank Horvat : La différence entre nous, est que moi je souhaite la déconnexion. C'est la différence entre l'approche romantique et l'approche classique.

Eva Rubinstein : Je veux bien, si vous utilisez ces termes dans leur sens historique. Chacun de nous essaye de dire à l'autre qui il est. Mon idéal en photographie serait d'être avec mes modèles comme mon père était avec la musique. Au piano, mon père devenait la musique, alors que dans la vie il lui arrivait parfois de "jouer". II avait une relation humaine et personnelle avec chaque note, un respect pour la partition, qu'il ne déformait jamais pour chercher un effet, un sens profond de la structure. Dans ces moments, je le trouvais même touchant : parce que, en dépit de son contrôle et de sa technique, je le sentais ouvert et vulnérable. Dans la situation photographique, nous avons toujours un avantage sur la personne en face, puisque c'est nous qui décidons de presser ce bouton. Supposons que ce soit un avantage de 90 à 10. Je me rapproche tant que possible d'un rapport 50 à 50 - ou, pour le moins, de 52 à 48. Quand je dis "m'identifier au sujet", je ne veux pas dire seulement "me reconnaître en lui", mais aussi "sortir de moi-même pour le rencontrer à mi-chemin" ou "l'aider à sortir pour me rencontrer". La photographie est le résultat de cette rencontre, c'est un phénomène bipolaire, comme une décharge électrique. Si l'un des fils est mort rien ne passe. Si vous n'acceptez pas de vous rendre vulnérable, dans la même mesure où vous voulez que l'autre le soit, vous n'avez aucun droit de faire ce que vous faites. L'acte photographique ne sera qu'un plaisir de voyeur, un exercice gratuit de pouvoir, un viol de l'intimité d'autrui. Quand je me suis mise à genoux devant cette femme endormie, c'était pour montrer que moi aussi je prenais un risque : celui d'avoir l'air stupide, ou pire d'être agressée par elle si elle se réveillait. Je ne pouvais pas m'exposer plus. Je crois que ces attitudes finissent par s'intégrer à nos images, et que même les spectateurs qui ne nous connaissant pas finissent par en ressentir quelque chose.

 

New York, Avril 1987
Traduit de l'anglais par Frank Horvat
 
 
 
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