Location d'expositions :

Portraits d'arbres
1974-1985

   
   
     
   
   
           
 

64 tirages en couleur

 

 
 

Non, je n'aime pas particulièrement les arbres. Certainement pas plus que je n'aime les femmes, la saveur des fruits, les perspectives de New York ou les poèmes de Rilke.

Oui, les arbres ont pour moi une signification particulière. Ce fut autour de ma maison de Cotignac, en élaguant les chênes verts, les chênes blancs, les genévriers et les pins, que je retrouvai le souvenir des lauriers et des bambous d'Abbazia, parmi lesquels je me cachais au temps de ma petite enfance. L'hiver suivant, je décidai de photographier des arbres.

Plus rudes et plus épineux que les arbustes adriatiques contre lesquels je me plaisais à batailler dans mon enfance, les taillis provençaux étaient de dignes adversaires pour un adulte. Alors que j'élaguais et sciais avec acharnement, la sueur coulant sur mes lunettes m'obligeait, de temps en temps, à déposer mes outils pour essuyer mes verres. Je profitais de cette pause pour souffler et, reculant de quelques pas, l'olivier ou le chêne m'apparaissaient soudainement, dans la forme que je venais de leur donner, non plus arbustes mais jeunes arbres. J'étais fasciné par la géométrie de leur ramification, que je voyais étendue non seulement dans l'espace mais aussi, en quelque sorte, dans l'avenir, où j'imaginais déjà les pousses épargnées par le sécateur devenues branches porteuses et ramifiées à leur tour.

Aujourd'hui - trente ans plus tard - cette croissance s'est faite. Le terrain porte des oliviers, des figuiers, des amandiers et autres fruitiers, des chênes verts et blancs, des pins, des sorbiers... Quand je retourne à Cotignac après plusieurs mois d'absence, mon premier souci est de les passer en revue, et à chaque fois je m'étonne de reconnaître chacun d'entre eux, moi qui hésite en rencontrant une connaissance dans la rue ! Les soirs d'été, mon regard repose longuement sur eux, comparant machinalement l'extension de leurs branches aux images du passé et aux croissances que j'anticipe - et que peut-être je ne verrai pas.

Je ne m'étais pas douté, avant que l'intérêt pour les arbres ne m'amène à me renseigner sur la biologie végétale, de cette différence essentielle entre l'évolution des plantes et la nôtre : nous, animaux, avons évolué dans le sens d'une mobilité toujours plus grande, jusqu'à cette dérivée du mouvement qu'est la pensée. L'évolution des plantes, en revanche, semble dirigée vers une passivité de plus en plus efficace.

Le spectacle de ces êtres enracinés, maîtrisant l'espace par une mobilité qui n'est pas la leur, (comme si les parasites qu'ils nourrissent, et dont nous sommes, n'étaient que des instruments inventés par eux dans le but de ce triomphe passif) ce spectacle me paraît contenir une leçon qui nous est nécessaire et qui pourtant nous échappe.

Si la pensée est une dérivée (dans le sens mathématique) du mouvement, la démarche photographique - par laquelle j'ai cru me servir des arbres pour exprimer mon propre message - pourrait être considérée comme une dérivée du parasitisme. Et l'on viendrait à se demander si l'arbre, passif et tout-puissant, ne se servirait pas lui aussi de ce parasitisme photographique pour étendre ses bifurcations dans l'espace du mental.

C'est peut-être la raison pour laquelle le parasite-photographe doit se rendre encore plus mobile que le parasite-insecte. Pour obtenir ces photographies, j'ai effectivement dû parcourir plus de cent mille kilomètres en voiture, un œil sur la route, un pied sur le frein. J'ai oublié les noms des villages et des rivières traversés en France, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Suisse, en Scandinavie, dans l'Est et dans l'Ouest des Etats-Unis, mais je suis presque certain que je reconnaîtrais chacun des arbres qui, en haut d'une côte ou au tournant de la route, ont arrêté mon regard ne fût-ce que pendant une fraction de seconde.

C'est probablement la raison pour laquelle le projet "Arbres" est devenu : "Portraits d'Arbres". Ce titre rend compte de la jubilation que j'éprouve, au détour d'un virage, en apercevant tel noyer ou tel saule particulièrement isolé et caractéristique : comme quelqu'un dont j'aurais souvent entendu parler et qu'une chance inespérée me permettait de rencontrer en personne.

Frank Horvat

 

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Frank Horvat Photographie
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