Location d'expositions :

Photographie documentaire
en noir et blanc
1950-1964

   
   
     
   
   
               
 

96 tirages noir et blanc

 

 
 

Paris

Autant le dire, Paris ne fut pour moi ni une passion, ni un mariage de raison. Mes rapports avec la ville ressemblaient à certaines unions de La Comédie humaine, où la rencontre des esprits peut être mélangée à la sensualité, à l'ambition, à l'intérêt, sans oublier quelques graines de rancune et une dose incontestable de concupiscence. Au fond, je n'ai jamais pardonné à Paris de ne plus ressembler à la ville des Fleurs du mal, ni au monde de la Duchesse de Guermantes, ni même aux décors de Jean Renoir et de René Clair. Je me laissai néanmoins séduire par les attraits qu'elle gardait : les ravalements de Malraux n'avaient pas encore arraché les voiles de ses façades et, quand le soleil perçait entre deux averses, le noir profond des patines faisait ressortir l'éclat des toits et des pavés, comme si la ville était plaquée d'argent. Les Halles étaient toujours celles de Baltard, la rue Saint-Denis grouillait de ses charmes d' îlot insalubre et les quais s'offraient encore aux promenades des amoureux.
Si je devais résumer la photogénie de Paris en peu de mots, je dirais qu'elle vient de ses facettes. On peut s'en rendre compte à n'importe quel coin de rue, en regardant dans n'importe quelle direction à travers le viseur : les détails s'accumulent dans le cadre et se répètent comme dans un jeu de miroirs, disparates mais toujours accordés entre eux.


Londres

Les wagons-lits partaient de la Gare du Nord à vingt-deux heures. À trois heures je montais sur le pont du ferry pour respirer l'air de la Manche. À huit heures (de Greenwich) le wagon restaurant servait du thé au lait, des eggs and bacon et du porridge. À neuf heures, sortant de Victoria Station, je me retrouvais dans l'univers où les taxis s'appelaient des cab, où il fallait se garder à droite pour ne pas être renversé et où les gens que je rencontrais fixaient avec perplexité ma main tendue, se demandant peut-être s'ils devaient y déposer une pièce. Ma faculté d'adaptation, généralement à toute épreuve, a toujours fait long feu en Angleterre où je me suis toujours senti comme avec un pied sur seuil. Mais l'acte de photographier n'implique-t-il pas toujours une distance ? Ce rôle d'étranger, que je garde même dans les lieux qui me sont devenus familiers, n'a-t-il pas déterminé ma vocation de photographe ?


Strip-tease

C'était le temps béni d'avant la révolution sexuelle. Marthe Richard venait de fermer les maisons closes, Christian Dior rallongeait les jupes et les Américains venaient à Paris voir du strip-tease, importé pourtant de chez eux, mais tellement plus croustillant dans les boîtes de Pigalle. L'effeuillage s'arrêtait - police des mœurs oblige - à la coquille dorée, argentée ou étoilée de pacotille, qui cachait impudiquement le sexe des artistes et sans laquelle, à les entendre, elles se sentaient dénudées.
Je venais de m'établir à Paris, les commandes n'étaient pas légion et il m'était difficile de refuser celle d'un MEN'S MAGAZINE de New York, qui me proposait deux cents dollars pour un reportage sur la "vie parisienne". Les photos plurent à ce magazine et même à plusieurs autres. Quelques années plus tard, VOGUE en reproduisit une sur une double page. Un éditeur suisse proposa d'en faire un livre, ce qui m'encouragea à élargir le sujet, notamment avec des images d'Alain Bernardin et de son "Crazy Horse", considérés à l'époque comme le prophète et La Mecque du genre. C'était l'apogée du Strip-tease. Vinrent la pilule, Mai 68, le monokini et le hard porn. La chair se banalisait, la nudité ne choquait même plus les rombières et le "Crazy Horse" s'endormait dans le feu d'artifice de ses effets d'éclairage.
Cette petite exposition est pour les nostalgiques.


Pakistan et Inde

En 1952, je m'embarquai comme passager sur un cargo pour Karachi (c'était à l'époque la manière la moins chère de voyager). Pendant six mois, je vécus à Lahore (la ville décrite par Rudyard Kipling), travaillant dans une agence de publicité locale et prenant des photos pour mon compte. Certains de ces reportages furent publiés en Europe, en particulier par le magazine suisse DIE WOCHE. Du Pakistan je passai en Inde, où je vécus pendant un an et demi, parcourant le pays à la recherche de "bons reportages". Quand je croyais en avoir trouvé un, je faisais développer les films et faire quelques tirages par un laboratoire local, j'écrivais un petit texte en anglais et j'envoyais le tout à des magazines et à des agences de presse. Mes reportages furent publiés par des magazines tels que PICTURE POST à Londres, MATCH à Paris ou DIE WOCHE à Zurich, et les honoraires qu'on me payait me permettaient de poursuivre le voyage. La série qui eut le plus de succès fut celle sur Vinoba Bhave, un maître spirituel très connu à l'époque, qui se déplaçait à pied de village en village, prêchant la non-violence et demandant aux grands propriétaires d'offrir une partie de leurs terres aux pauvres (en Inde cela semblait possible et fut même réalisé, bien que sur une très petite échelle!).


Tour du monde

L'année 1962 fut celle de mon apogée en tant que photographe de mode : j'avais photographié les collections de haute couture de Rome et de Paris, pour le prestigieux HARPER'S BAZAAR. À l'époque, cela voulait dire que j'étais monté aussi haut que cette piste le permettait et qu'il me fallait en trouver une autre. Le hasard m'aida. Un Herr Schumacher, du magazine allemand REVUE, me téléphona en me proposant de faire un tour du monde, pour des reportages sur "les grandes villes hors d'Europe" : c'était l'époque où la Terre ne semblait pas encore un village et où l'on croyait que le public s'intéressait aux pays lointains. C'était aussi une commande de rêve : huit mois de balade, avec la liberté de photographier comme je voulais, à la seule condition de produire douze reportages différents sur douze villes très diverses : un peu comme ce jeu où l'on réunit des points par une ligne, qui de son côté finit par dessiner une image. De la même manière, la série complète aurait été une sorte de portrait du monde - ou pour le moins du monde extérieur à l'Europe. Depuis lors, les villes de mon itinéraire sont devenues trois ou quatre fois plus étendues et plus peuplées ; la contraception, la mondialisation, l'informatique, le sida et le terrorisme y ont apporté les changements que l'on sait : c'est un peu comme si ce périple dans l'espace apparaissait aujourd'hui comme un voyage dans le temps. J'ai ajouté à cette série quelques photos prises dans les mêmes années en Belgique, en Espagne et en Pologne : elles participent du même esprit.

 

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Frank Horvat Photographie
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