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Cristóbal est l'un de mes meilleurs amis. Nous avons en commun
le goût des langues et de la précision dans le choix des
mots. En parlant de son travail, d'ailleurs, il dit souvent: "ce
que je cherche est un langage."
J'ai toujours été enthousiasmé par ses photos. Parce
qu'elles ne ressemblent à celles d'aucun autre photographe. Et
parce que je serais incapable d'en faire de pareilles. Et pour une troisième
raison - que je ne voudrais mentionner qu'à la fin de ce texte.
Mais Cristóbal n'aime pas expliquer son travail : "Mes photos"
dit-il "doivent parler par elles-mêmes." D'où la
nécessité de cette introduction de ma part.
Il m'a fallu deux mois pour venir à bout de cette tâche.
Parce que ces photos ne sont pas évidentes pour tout le monde -
et ne deviennent évidentes que si elles sont choisies, reproduites,
regardées d'une certaine manière. Un langage nouveau n'est
pas compréhensible du premier coup (Ignacio Gonzales, éditeur
de "Vanitas" et admirateur de Hara, avoue lui-même, dans
sa préface à cet ouvrage, qu'il n'a jamais compté
en vendre beaucoup d'exemplaires - et il s'agit pourtant de l'un des plus
remarquables livres photographiques qui soient).
Il faut ajouter que - du point de vue d'un photographe professionnel
- Cristóbal ne facilite pas sa propre tâche. Il se met en
route seul, dans sa vieille Volvo, pour retrouver certains lieux d'Espagne
qu'il visite régulièrement, à des dates précises
(généralement à l'occasion de quelque célébration
traditionnelle). Il ne peut décrire ce qu'il cherche par des mots
(ou peut-être préfère-t-il ne pas l'exprimer). De
retour à son village de Navalon (non loin de Cuenca et dans le
voisinage de la Mancha), il expédie ses films (en couleur inversible)
à un laboratoire de Madrid, qui lui renvoie des tirages de travail,
comme ceux destinés aux photo-amateurs. Cristóbal en fait
un choix, et une ou deux fois par an il se rend à Paris, chez le
seul tireur qui, à son avis, sache les interpréter et en
faire les tirages qu'il souhaite.
J'ai parfois essayé de le convaincre que, de nos jours, les technologies
numériques permettraient des résultats plus rapides, plus
précis, plus proches de ses propres intentions. Cristóbal
secoue la tête en souriant. Il ne peut travailler qu'à sa
manière, avec ses tâtonnements à lui. Par ailleurs
(comme beaucoup de photographes) il est "digitalophobe". J'ai
d'ailleurs renoncé à insister sur ce sujet - mais je suis
d'autant plus heureux qu'il me permette de faire ce que lui même
ne ferait pas : mettre un petit choix de ses images sur le web.
Il me reste à dire la troisième raison - de loin la plus
importante - de mon enthousiasme pour Cristóbal Hara : si j'imagine
une ligne droite, sur laquelle se situeraient les oeuvres de Cervantes,
de Calderón de la Barca et de Goya - et dans mon esprit cette ligne
est très précise - la recherche de mon ami se trouverait
exactement dans son prolongement : la vida es sueno (la vie est
un rêve).
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