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Par Alexandra Bensaïd
J'avais rencontré Frank Horvat quelques semaines
avant cette entretien, pour faire un article sur lui pour un magazine
français. À la fin de cette première rencontre, alors
que je m'excusais de mon manque de connaissances dans le domaine de la
photographie, il me répondit "Au contraire, vous m'avez fait
dire des choses que je n'avais jamais dites auparavant. En fait, j'aimerais
bien que nous continuions cette conversation, pour mon site internet."
Nous nous retrouvâmes dans l'espace qui lui sert à la fois
d'habitation et d'atelier . C'est un vaste local sur deux étages,
presque sans meubles, entièrement peint en noir (pour éviter
des reflets qui gêneraient les prises de vue), mais inondé
de lumière par une paroi vitrée donnant au nord. Au milieu,
Horvat avait placé une longue table couverte de formica noir, un
panneau réflecteur de polystyrène et deux tabourets. Dès
que nous fûmes installés, il posa entre nous un appareil
24x36, en disant: "Pendant que nous discutons, nous pourrons faire
quelques photos l'un de l'autre - ne vous préoccupez pas de la
technique, c'est un de ces appareils automatisés, rien n'est plus
facile." Ce le fut en effet: après chacune de mes questions,
Horvat regardait pendant un moment devant lui, comme pour soupeser ses
paroles, et cela me laissait le temps de saisir ses expressions. Puis,
ayant donné sa réponse, il prenait à son tour l'appareil
et faisait une photo de moi...
Voici un extrait de notre conversation :
A. Bensaïd
Pourquoi une rétrospective
sur le web ?
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F. Horvat :
Par frustration (sourire). On a fait, voyez-vous,
de très nombreuses expositions et publications de mes photos, dans
beaucoup de pays - mais jamais une rétrospective complète
(que ce fût sous forme d' exposition ou de livre), qui aurait permis
de comparer les différentes périodes de mon travail et de
comprendre les relations entre les unes et les autres.
A. Bensaïd
Et pour quelle raison ?
F. Horvat :
Sans doute parce que les conservateurs de musée
et les éditeurs ont toujours eu du mal à visualiser mon
uvre dans son ensemble. "Votre travail" disent-il (ou
parfois ils le pensent pas sans oser le dire), "pourrait être
celui de dix photographes différents. Je sais que dans un sens
ils n'ont pas tort: beaucoup de gens me connaissent comme photographe
de mode; mais quand ils voient mes photos de reportage, ou mes portraits
d'arbres, ou mon livre sur les sculptures de Degas, ou mes images digitales,
leur première réaction est de se dire: "Oh, ce doit
être un autre photographe du même nom." Le fait est que
notre "village global" est si saturé d'images, que les
gens ont besoin de mettre une étiquette sur ce qu'ils voient, sinon
ils se sentent perdus. "Le problème avec vos photos"
me dit un de mes éditeurs (qui est d'ailleurs un bon ami) "est
que pour le grand public elles ne sont pas reconnaissables."
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A. Bensaïd
Il est vrai que l'on ne peut pas dire simplement:
"Horvat, le photo-journaliste", ou "Horvat, le photographe
de mode". Pourriez-vous expliquer pourquoi vous ne vous êtes
pas limité à un sujet, ou du moins à un style ?
F. Horvat :
La meilleure réponse que je puisse vous
donner est de vous parler de ma vie. À l'âge de trente ans,
j'avais déjà vécu et travaillé dans sept pays
différents: l'Italie, la Suisse, la France, le Pakistan, l'Inde,
l'Angleterre et les États Unis, et je parlais couramment les langues
de ces pays (excepté l'Urdu et le Hindi, que je baragouinais seulement).
Bien sûr cela avait été déterminé par
les circonstances, plus que par mon propre choix - mais cela ne m'avait
pas déplu: chaque changement de pays et de langue avait été
comme la découverte d'une nouvelle manière d'être
- c'est à dire d'une manière d'être moi-même.
Il en est de même pour mes "périodes" en photographie,
qui d'ailleurs ne sont pas simplement des périodes temporelles:
je continue à alterner entre des formes de photographie directive
et non-directive, entre le noir-et-blanc et la couleur, entre la photographie
traditionnelle et l'imagerie digitale - tout comme j'aime alterner entre
différentes langues. D'où mon désir d'une rétrospective:
je sens le besoin de percevoir ma continuité en tant que photographe
- et surtout de savoir si cette continuité peut être perçue
par d'autres.
A. Bensaïd
Est-ce que le fait de considérer
la photographie comme "l'art de ne pas presser le bouton" fait
part de cette continuité? Et que voulez-vous dire exactement par
cette phrase?
F. Horvat :
L'une des différences entre la photographie
et la peinture (ou le dessin, ou d'autres formes d'art) est que l'acte
d'enregistrer une image sur la pellicule ne demande aucun talent, ni même
aucun effort. Un appareil moderne - comme celui que nous avons entre les
mains - règle automatiquement le temps d'exposition et la mise
au point. Tout mon effort, en vous photographiant en ce moment, est de
me retenir de déclencher, de me dire continuellement: "Non,
ce n'est pas encore la meilleure lumière, pas encore l' angle le
plus photogénique, pas encore l'expression la plus juste."
Et je ne me retiens pas non seulement pour économiser du film:
mais c'est comme si, en évitant de presser le bouton, j'accumulais
une énergie, ou une attente; comme si, par le fait de refuser les
images que je ne veux pas, je permettais à l'image que je veux
de mieux prendre forme dans mon esprit - jusqu'au moment où je
reconnaîtrai, dans le viseur, celle que j'attends - et alors je
déclencherai.
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A. Bensaïd
Et comment est-ce que cela fonctionne
dans la pratique ?
F. Horvat :
Pas d'une manière aussi parfaite
que celle que je viens de décrire. J'utilise, comme vous le voyez,
un appareil 24x36 avec un moteur - ce qui en soi comporte une tentation
de déclencher. Parfois je déclenche seulement pour vous
encourager, comme si je vous disais: "Je vous trouve très
bien, Alexandra, continuez ainsi!"; parfois je prends une photo pour
assurer le coup, en me disant (un peu lâchement): "Il vaut
mieux l'avoir dans la boîte, ce qui viendra après sera peut-être
moins bien." Mais pendant tout ce temps, je continue à me
dire que je devrais retenir mon doigt, que je ne devrais pas gaspiller
du film et de l'énergie.
A. Bensaïd
Mais si c'est cela votre idée
de la photographie - pourquoi avez-vous choisi un appareil 24x36 ?
F. Horvat :
C'est une bonne question. Je me suis
souvent dit que l'instant "décisif" doit être beaucoup
plus décisif pour ceux qui utilisent des appareils de grand format,
et qui ne peuvent se permettre qu'une ou deux prises de vue par sujet.
D'autre part, il y a de nombreux instants que ces appareils-là
ne permettent pas de saisir - et ce sont justement ceux qui m'intéressent.
Mais parfois, pour éviter de trop déclencher, je limite
délibérément le nombre de films que je prends avec
moi...
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A. Bensaïd
Pourrions-nous revenir au moment où
vous regardez dans le viseur, juste avant de presser le bouton ? Qu'est-ce
qui vous fait penser: "Voici la bonne photo !"
F. Horvat :
Je vais essayer de décrire ce qui arrive
à ce moment-là. À la différence d'un photographe
comme Cartier-Bresson, qui a toujours son Leica avec lui, et qui peut
photographier n'importe où et à n'importe quel moment, moi
je ne peux faire une photo qu'après l'avoir préparée
dans mon esprit. Parfois, cela ne prend que des minutes; en d'autres cas
(comme pour mon essai sur New
York) il m'a fallu de nombreuses années. Pendant ce temps,
je continue à regarder mon sujet (ou je l'imagine s'il n'est pas
à la portée de mon regard), en me demandant lesquels de
ses aspects je veux montrer, et quelle technique serait la plus efficace.
Ce n'est pas que j'imagine concrètement la photo, ou que j'en fasse
des croquis, à l'instar de Joel Peter Witkin. C'est plutôt
comme si je préparais un moule, constitué par tout ce que
je ne veux pas voir dans ma photo, par toutes les raisons pour ne pas
presser le bouton. Et c'est seulement quand ce moule est prêt, que
je me sens en état de regarder dans le viseur...
A. Bensaïd
Et qu'est-ce qui se passe alors
?
F. Horvat :
Alors, c'est presque comme si la "réalité"
cessait d'exister, laissant seulement ces surfaces dans le viseur, sur
lesquelles j'ai un peu de pouvoir, ou aucun pouvoir du tout, selon qu'il
s'agisse d'une mise en scène ou d'une photo de reportage, mais
à partir desquelles, dans un cas comme dans l'autre, je dois obtenir
une composition qui me satisfasse. Les sentiments personnels, ou même
mes propres désagréments ou ceux des personnes que je photographie,
ne comptent plus (on m'a dit que les photographes de guerre, au moment
où ils regardent dans le viseur, oublient les dangers auxquels
ils sont exposés). Tout ce qui reste, c'est mon attente de voir
ces formes prendre place dans le moule, un peu comme un chasseur attend
que la proie tombe dans son piège. Et quand ce moment arrive, c'est
"l'instant décisif" ou, comme je préfère
l'appeler, l'instant de reconnaissance.
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A. Bensaïd
Vous voulez dire que vous reconnaissez
le moment où vous faites une bonne photo ?
F. Horvat :
La réponse est à la fois
oui et non. Le moment est "comme l'éclair, qui a cessé
d'être, avant que l'on puisse dire c'était
l'éclair ": un moment si bref,
qu'il est difficile de savoir s'il a eu lieu.
A. Bensaïd
Vous citez "Roméo et
Juliette". Vous avez également été inspiré,
pour certaines de vos images digitales, par les "Métamorphoses"
d'Ovide. La littérature influence-t-elle toujours votre photographie?
Et avez-vous été influencé aussi par des photographes
?
F. Horvat :
Comme vous le dites, je suis surtout
influencé par la littérature. Pour moi, la photographie
est plus un art littéraire qu'un art visuel, dans le sens qu'elle
raconte des histoires, plus encore qu'elle ne crée des effets visuels.
Je peux néanmoins citer trois photographes, dont l'influence a
été très importante pour moi: Henri Cartier-Bresson,
August Sander et Irving Penn
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A. Bensaïd
Comment Irving Penn vous a-t-il influencé
?
F. Horvat :
Il m'a fallu du temps pour le comprendre,
et même maintenant je ne choisirais pas de photographier certains
de ses sujets, et je n'utiliserais certainement pas ses techniques. Mais
j'admire son sens de la dignité, son extraordinaire respect pour
tout ce qu'il photographie. Voyez-vous, la photographie en soi implique
un certain manque de respect: le seul fait d'utiliser tel engin, pour
réduire la réalité vivante d'une personne à
une image bi-dimensionnelle et immobile - ce seul fait représente
une sorte de trahison. Parfois je me demande que diraient les gens des
époques passés, s'ils pouvaient feuilleter les pages de
"Vogue":ils seraient sans doute horrifiés par le manque
de dignité de leurs arrière-arrière-petites filles,
par toutes ces bouches grand-ouvertes et ces jambes écartées
. Les seules images qui les réconforteraient peut-être seraient
des photos comme celles d'Irving Penn, où des êtres humains
auraient encore - dans leurs yeux - une certaine dignité. En fait,
le respect de Penn s'étend même aux objets inanimés,
comme ceux qu'il nous montre dans la série appelée "Street
Material", et qui ne sont autre chose que des déchets, des
mégots de cigarette par exemple, plus ou moins écrasés
sur l'asphalte: même à ces mégots Penn a su donner
une dignité.
A. Bensaïd
Et August Sander ?
F. Horvat :
Il a sans doute été le
plus grand des portraitistes. Il a photographié ses contemporains
allemands, dans les années Vingt et Trente. Tout, dans ses photos,
porte sa marque personnelle: la composition, la lumière, les expressions...
Mais en même temps, il ne trahit jamais ses modèles, ne surimpose
jamais son propre jugement à la réalité de ces personnes
- ce qui encore une fois est une affaire de dignité et de respect
de l'autre.
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A. Bensaïd
Et votre troisième référence,
Henri Cartier-Bresson ?
F. Horvat :
Je l'ai rencontré la première
fois à Magnum, la célèbre coopérative de photographes,
où il était considéré comme une sorte de gourou.
Évidemment il n'accepterait pas cette définition, mais le
fait est qu'il concevait la photographie (ou du moins le photo-journalisme)
comme une sorte de religion. Inutile d'ajouter que dès cette première
rencontre je devins un croyant, ce qui ne m'empêcha pas de sombrer
dans l'hérésie quelques années plus tard...(pause).
Mais les hérétiques sont peut-être les plus grands
croyants....
A. Bensaïd
Qu'appelez-vous la "religion"
de Cartier-Bresson ?
F. Horvat :
Il prescrivait des règles: comme
de ne jamais employer de la lumière artificielle (notamment le
flash); de ne jamais recadrer; de ne jamais intervenir pour donner des
directives aux personnes photographiées. Cependant je ne crois
pas que la grandeur de sa photographie vienne de ces règles - en
fait je suis certain du contraire: car aucun des photographes qui les
ont suivies n'a fait de photos comme les siennes.
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A. Bensaïd
Voulez-vous dire que Cartier-Bresson
vous a enseigné autre chose que ses règles ?
F. Horvat :
Je pense qu'on peut commencer à
aimer la musique en écoutant Bach, et devenir ensuite un musicien
de jazz - et que le fait d'aimer Bach peut faire qu'on soit un meilleur
musicien de jazz. Ce que Cartier-Bresson m'a donné - plus encore
par sa personnalité que par ses photos - est l'idée de ce
qu'il faut pour devenir photographe, et de ce que cela signifie de l'être.
Mais ce n'est qu'en ce moment-même, et grâce à vos
questions, que je me rends compte que mes trois "références"
ont un dénominateur commun: leur respect d'eux-mêmes et de
ce qu'ils photographient. Cela me semble d'autant plus méritoire,
que la photographie offre tant de possibilités de manipulation,
qui toutes peuvent aboutir à l'opposé de ce respect.
A. Bensaïd
Quand vous dites "manipulation",
je ne peux m'empêcher de penser à vos expériences
d'imagerie digitale. Est-ce ce ne sont pas des manipulations ?
F. Horvat :
Bien sûr que oui! Mais toute photographie
implique des manipulations, même celle de Cartier-Bresson, quoi
qu'il en dise! Ce n'est qu'une question de degré! Mais ce que j'ai
appris de lui (et aussi de Penn et de Sander) et ce que j'essaye, de mon
mieux, de mettre en pratique, est une manière d'utiliser ces manipulations:
en étant conscient de leur portée et de leur signification,
en essayant de ne trahir ni mon propre sens, ni le sens des personnes
(ou des objets, ou des événements) que je présente.
C'est ce que j'appelle le respect de moi-même et des sujets de mes
photos.
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A. Bensaïd
Vous dites "imagerie digitale",
plutôt que "photographie digitale". Est-ce que pour vous
ces techniques font encore partie de la photographie?
F. Horvat :
Comme je vous l'ai dit, le seul fait
de passer du photo-journalisme à la photo de mode (c'est à
dire de la photographie directive à la non-directive) était
déjà, aux yeux d'un Cartier-Bresson, une hérésie.
En conséquence le pas suivant - de la photographie argentique à
l'imagerie digitale - n'était rien de moins que de l'athéisme!
(sourire). Il est vrai que, avec l'ordinateur, il n'y a plus "d'instant
décisif". Prenez mon "Bestiaire":
j'ai d'abord photographié les animaux, puis les paysages (ou vice-versa),
puis j'ai fait un montage, puis j'ai modifié ou perfectionné
ce montage, souvent plusieurs fois. D'autre part, il n'y a rien de nouveau
dans cette manière de travailler: les écrivains et les peintres
l'ont toujours fait - et l'imagination humaine a toujours fonctionné
de cette manière, même avant qu'il y ait des écrivains
et des peintres. Certains photographes affirment que ce n'est plus de
la photographie. Et alors? Cela ne me gêne pas de l'appeler par
un autre nom !
A. Bensaïd
Étranges paroles pour un
photographe...
F. Horvat :
Peut-être étais-je arrivé
à une limite - pas tellement de la photographie, que de mon propre
potentiel en tant que photographe. Cela a été le cas pour
les plus grands d'entre nous, s'ils ont vécu assez longtemps pour
y parvenir: Nadar est devenu écrivain, Cartier-Bresson s'est remis
au dessin, Robert Frank (à un bien plus jeune âge) a décidé
de faire du cinéma...Mais il m'arrive aussi, après mes expériences
informatiques, de refaire de la photographie traditionnelle, comme pour
mon projet "Boulogne-Billancourt".
En fait, ma diversion dans l'imagerie digitale pourrait avoir rechargé
mon potentiel...
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A. Bensaïd
Alors pas de regrets?
F. Horvat :
Au contraire! Mais permettez-moi de vous
répondre avec une pensée plus générale. Toute
invention humaine a été une imitation, ou une extension,
de notre nature originelle: quand un homme de cavernes, pour la première
fois, a utilisé un bâton pour frapper son ennemi, ce qu'il
a inventé n'était qu'un prolongement de son bras. Les roues
- même si leur forme est très différente - peuvent
être considérées comme des extensions des jambes.
L'écriture est une extension de la voix et de la mémoire,
l'appareil photographique une extension de l'il. Et l'informatique,
qui est comme la cerise sur le gâteau, est de toute évidence
une extension de notre matière grise. C'est pour cette raison que
l'ordinateur me paraît plus important - et surtout plus enrichissant
- que l'appareil photographique, tout comme le cerveau est plus important
que l'il. Un photographe, après tout, dispose aussi d'un
cerveau !
A. Bensaïd
Mais est-ce que cela ne vous prive
pas du miracle de la photographie - "l'instant décisif"?
F. Horvat :
Sans doute... Bien que je pourrais vous
répondre qu'avec l'ordinateur, "l'instant décisif"
n'est pas perdu, mais fragmenté, en plusieurs instants un peu moins
décisifs: celui où je photographie le lion, celui où
je photographie le paysage, etc. Puis vient un instant, un peu plus décisif
que les autres, où j'assemble le tout. Je vais essayer de le décrire.
Je travaille en général avec deux écrans: sur le
plus petit j'"ouvre", par exemple, dix images différentes
de lions et dix paysages. Je "sélectionne" les lions,
c'est à dire je les détoure, de manière qu'ils peuvent
être "exportés" d'une image à l'autre. Puis
je place l'un des paysages sur le plus grand écran, je l'agrandis,
et j'essaye un grand nombre de combinaisons différentes, un peu
comme, dans la photographie traditionnelle, j'essaye différentes
compositions dans le viseur. À un certain point, parmi ces nombreuses
combinaisons, il y en aura une qui me semblera la bonne, et je la "sauvegarderai"
avec un déclic de la souris, exactement comme je pressais ce bouton:
j'aurais reconnu quelque chose que j'attendais, tout comme lors de "l'instant
décisif".
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A. Bensaïd
Sauf que cela sera moins décisif,
puisque l'ordinateur vous permet de faire autant d'essais que vous voulez....
F. Horvat :
C'est vous qui gagnez! Tout ce que je
peux vous répondre est que, de ce point de vue, l'imagerie digitale
s'apparente peut-être plus à l'écriture, ou à
la peinture, qu'à la photographie traditionnelle. Quand j'écris,
j'ai tendance à relire très souvent mes textes, en ajoutant
beaucoup de corrections, bien qu'il arrive un moment, là aussi,
où je finis par m'arrêter. Mais vous avez raison: "l'instant
décisif", en tant que acte créateur unique, irremplaçable
et définitif, restera sans doute un privilège de la photographie
traditionnelle (et peut-être de quelques autres formes d'expression,
comme l'improvisation, ou "l'action painting").
A. Bensaïd
Ma dernière question sera
celle qu'un autre aurait posée au début: pourquoi êtes-vous
devenu photographe?
F. Horvat :
D'abord pour plusieurs mauvaises raisons...
Par exemple le conseil d'un copain plus âgé, m'assurant que
c'était la meilleure manière de draguer les filles (rire).
Une autre mauvaise raison était que la photographie me semblait
plus facile que l'écriture et le dessin, auxquels je m'étais
essayé, sans grand succès... Bien sûr il y a eu aussi
des bonnes raison, que j'ai peut-être toujours senties au fond de
moi-même, mais dont je ne suis devenu conscient que bien plus tard.
Je pourrais les résumer, en vous disant que l'acte de prendre une
photo est un peu comme de répondre à un appel: c'est comme
si une personne, ou un arbre, ou une situation me disait: "Je veux
être rendu visible, et tu es celui qui doit s'en charger !"
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