Interview  
6 Décembre 2006:

Les propos qui suivent - et qui datent de l'ouverture de mon site, en 1998 - sont aujourd'hui périmés, du moins dans un sens. Une rétrospective de 350 images vient d'être présentée à l'Espace Landowski de Boulogne Billancourt. Un catalogue complet de cette exposition est publié par les Éditions du Chêne. Je remercie les deux de m'avoir donné l'opportunité de traduire, sur leurs cimaises et sur leurs pages imprimées, la synthèse que j'avais essayé de faire sur l'écran.

Frank Horvat

 

Par Alexandra Bensaïd

 

J'avais rencontré Frank Horvat quelques semaines avant cette entretien, pour faire un article sur lui pour un magazine français. À la fin de cette première rencontre, alors que je m'excusais de mon manque de connaissances dans le domaine de la photographie, il me répondit "Au contraire, vous m'avez fait dire des choses que je n'avais jamais dites auparavant. En fait, j'aimerais bien que nous continuions cette conversation, pour mon site internet." Nous nous retrouvâmes dans l'espace qui lui sert à la fois d'habitation et d'atelier . C'est un vaste local sur deux étages, presque sans meubles, entièrement peint en noir (pour éviter des reflets qui gêneraient les prises de vue), mais inondé de lumière par une paroi vitrée donnant au nord. Au milieu, Horvat avait placé une longue table couverte de formica noir, un panneau réflecteur de polystyrène et deux tabourets. Dès que nous fûmes installés, il posa entre nous un appareil 24x36, en disant: "Pendant que nous discutons, nous pourrons faire quelques photos l'un de l'autre - ne vous préoccupez pas de la technique, c'est un de ces appareils automatisés, rien n'est plus facile." Ce le fut en effet: après chacune de mes questions, Horvat regardait pendant un moment devant lui, comme pour soupeser ses paroles, et cela me laissait le temps de saisir ses expressions. Puis, ayant donné sa réponse, il prenait à son tour l'appareil et faisait une photo de moi...
Voici un extrait de notre conversation :

 

A. Bensaïd
Pourquoi une rétrospective sur le web ?


F. Horvat :

Par frustration (sourire). On a fait, voyez-vous, de très nombreuses expositions et publications de mes photos, dans beaucoup de pays - mais jamais une rétrospective complète (que ce fût sous forme d' exposition ou de livre), qui aurait permis de comparer les différentes périodes de mon travail et de comprendre les relations entre les unes et les autres.

A. Bensaïd
Et pour quelle raison ?

F. Horvat :
Sans doute parce que les conservateurs de musée et les éditeurs ont toujours eu du mal à visualiser mon œuvre dans son ensemble. "Votre travail" disent-il (ou parfois ils le pensent pas sans oser le dire), "pourrait être celui de dix photographes différents. Je sais que dans un sens ils n'ont pas tort: beaucoup de gens me connaissent comme photographe de mode; mais quand ils voient mes photos de reportage, ou mes portraits d'arbres, ou mon livre sur les sculptures de Degas, ou mes images digitales, leur première réaction est de se dire: "Oh, ce doit être un autre photographe du même nom." Le fait est que notre "village global" est si saturé d'images, que les gens ont besoin de mettre une étiquette sur ce qu'ils voient, sinon ils se sentent perdus. "Le problème avec vos photos" me dit un de mes éditeurs (qui est d'ailleurs un bon ami) "est que pour le grand public elles ne sont pas reconnaissables."


A. Bensaïd
Il est vrai que l'on ne peut pas dire simplement: "Horvat, le photo-journaliste", ou "Horvat, le photographe de mode". Pourriez-vous expliquer pourquoi vous ne vous êtes pas limité à un sujet, ou du moins à un style ?

F. Horvat :
La meilleure réponse que je puisse vous donner est de vous parler de ma vie. À l'âge de trente ans, j'avais déjà vécu et travaillé dans sept pays différents: l'Italie, la Suisse, la France, le Pakistan, l'Inde, l'Angleterre et les États Unis, et je parlais couramment les langues de ces pays (excepté l'Urdu et le Hindi, que je baragouinais seulement). Bien sûr cela avait été déterminé par les circonstances, plus que par mon propre choix - mais cela ne m'avait pas déplu: chaque changement de pays et de langue avait été comme la découverte d'une nouvelle manière d'être - c'est à dire d'une manière d'être moi-même. Il en est de même pour mes "périodes" en photographie, qui d'ailleurs ne sont pas simplement des périodes temporelles: je continue à alterner entre des formes de photographie directive et non-directive, entre le noir-et-blanc et la couleur, entre la photographie traditionnelle et l'imagerie digitale - tout comme j'aime alterner entre différentes langues. D'où mon désir d'une rétrospective: je sens le besoin de percevoir ma continuité en tant que photographe - et surtout de savoir si cette continuité peut être perçue par d'autres.

A. Bensaïd
Est-ce que le fait de considérer la photographie comme "l'art de ne pas presser le bouton" fait part de cette continuité? Et que voulez-vous dire exactement par cette phrase?

F. Horvat :
L'une des différences entre la photographie et la peinture (ou le dessin, ou d'autres formes d'art) est que l'acte d'enregistrer une image sur la pellicule ne demande aucun talent, ni même aucun effort. Un appareil moderne - comme celui que nous avons entre les mains - règle automatiquement le temps d'exposition et la mise au point. Tout mon effort, en vous photographiant en ce moment, est de me retenir de déclencher, de me dire continuellement: "Non, ce n'est pas encore la meilleure lumière, pas encore l' angle le plus photogénique, pas encore l'expression la plus juste." Et je ne me retiens pas non seulement pour économiser du film: mais c'est comme si, en évitant de presser le bouton, j'accumulais une énergie, ou une attente; comme si, par le fait de refuser les images que je ne veux pas, je permettais à l'image que je veux de mieux prendre forme dans mon esprit - jusqu'au moment où je reconnaîtrai, dans le viseur, celle que j'attends - et alors je déclencherai.


A. Bensaïd
Et comment est-ce que cela fonctionne dans la pratique ?

F. Horvat :
Pas d'une manière aussi parfaite que celle que je viens de décrire. J'utilise, comme vous le voyez, un appareil 24x36 avec un moteur - ce qui en soi comporte une tentation de déclencher. Parfois je déclenche seulement pour vous encourager, comme si je vous disais: "Je vous trouve très bien, Alexandra, continuez ainsi!"; parfois je prends une photo pour assurer le coup, en me disant (un peu lâchement): "Il vaut mieux l'avoir dans la boîte, ce qui viendra après sera peut-être moins bien." Mais pendant tout ce temps, je continue à me dire que je devrais retenir mon doigt, que je ne devrais pas gaspiller du film et de l'énergie.

A. Bensaïd
Mais si c'est cela votre idée de la photographie - pourquoi avez-vous choisi un appareil 24x36 ?

F. Horvat :
C'est une bonne question. Je me suis souvent dit que l'instant "décisif" doit être beaucoup plus décisif pour ceux qui utilisent des appareils de grand format, et qui ne peuvent se permettre qu'une ou deux prises de vue par sujet. D'autre part, il y a de nombreux instants que ces appareils-là ne permettent pas de saisir - et ce sont justement ceux qui m'intéressent. Mais parfois, pour éviter de trop déclencher, je limite délibérément le nombre de films que je prends avec moi...


A. Bensaïd
Pourrions-nous revenir au moment où vous regardez dans le viseur, juste avant de presser le bouton ? Qu'est-ce qui vous fait penser: "Voici la bonne photo !"

F. Horvat :
Je vais essayer de décrire ce qui arrive à ce moment-là. À la différence d'un photographe comme Cartier-Bresson, qui a toujours son Leica avec lui, et qui peut photographier n'importe où et à n'importe quel moment, moi je ne peux faire une photo qu'après l'avoir préparée dans mon esprit. Parfois, cela ne prend que des minutes; en d'autres cas (comme pour mon essai sur New York) il m'a fallu de nombreuses années. Pendant ce temps, je continue à regarder mon sujet (ou je l'imagine s'il n'est pas à la portée de mon regard), en me demandant lesquels de ses aspects je veux montrer, et quelle technique serait la plus efficace. Ce n'est pas que j'imagine concrètement la photo, ou que j'en fasse des croquis, à l'instar de Joel Peter Witkin. C'est plutôt comme si je préparais un moule, constitué par tout ce que je ne veux pas voir dans ma photo, par toutes les raisons pour ne pas presser le bouton. Et c'est seulement quand ce moule est prêt, que je me sens en état de regarder dans le viseur...

A. Bensaïd
Et qu'est-ce qui se passe alors ?

F. Horvat :
Alors, c'est presque comme si la "réalité" cessait d'exister, laissant seulement ces surfaces dans le viseur, sur lesquelles j'ai un peu de pouvoir, ou aucun pouvoir du tout, selon qu'il s'agisse d'une mise en scène ou d'une photo de reportage, mais à partir desquelles, dans un cas comme dans l'autre, je dois obtenir une composition qui me satisfasse. Les sentiments personnels, ou même mes propres désagréments ou ceux des personnes que je photographie, ne comptent plus (on m'a dit que les photographes de guerre, au moment où ils regardent dans le viseur, oublient les dangers auxquels ils sont exposés). Tout ce qui reste, c'est mon attente de voir ces formes prendre place dans le moule, un peu comme un chasseur attend que la proie tombe dans son piège. Et quand ce moment arrive, c'est "l'instant décisif" ou, comme je préfère l'appeler, l'instant de reconnaissance.


A. Bensaïd
Vous voulez dire que vous reconnaissez le moment où vous faites une bonne photo ?

F. Horvat :
La réponse est à la fois oui et non. Le moment est "comme l'éclair, qui a cessé d'être, avant que l'on puisse dire c'était l'éclair ": un moment si bref, qu'il est difficile de savoir s'il a eu lieu.

A. Bensaïd
Vous citez "Roméo et Juliette". Vous avez également été inspiré, pour certaines de vos images digitales, par les "Métamorphoses" d'Ovide. La littérature influence-t-elle toujours votre photographie? Et avez-vous été influencé aussi par des photographes ?

F. Horvat :
Comme vous le dites, je suis surtout influencé par la littérature. Pour moi, la photographie est plus un art littéraire qu'un art visuel, dans le sens qu'elle raconte des histoires, plus encore qu'elle ne crée des effets visuels. Je peux néanmoins citer trois photographes, dont l'influence a été très importante pour moi: Henri Cartier-Bresson, August Sander et Irving Penn…


A. Bensaïd
Comment Irving Penn vous a-t-il influencé ?

F. Horvat :
Il m'a fallu du temps pour le comprendre, et même maintenant je ne choisirais pas de photographier certains de ses sujets, et je n'utiliserais certainement pas ses techniques. Mais j'admire son sens de la dignité, son extraordinaire respect pour tout ce qu'il photographie. Voyez-vous, la photographie en soi implique un certain manque de respect: le seul fait d'utiliser tel engin, pour réduire la réalité vivante d'une personne à une image bi-dimensionnelle et immobile - ce seul fait représente une sorte de trahison. Parfois je me demande que diraient les gens des époques passés, s'ils pouvaient feuilleter les pages de "Vogue":ils seraient sans doute horrifiés par le manque de dignité de leurs arrière-arrière-petites filles, par toutes ces bouches grand-ouvertes et ces jambes écartées . Les seules images qui les réconforteraient peut-être seraient des photos comme celles d'Irving Penn, où des êtres humains auraient encore - dans leurs yeux - une certaine dignité. En fait, le respect de Penn s'étend même aux objets inanimés, comme ceux qu'il nous montre dans la série appelée "Street Material", et qui ne sont autre chose que des déchets, des mégots de cigarette par exemple, plus ou moins écrasés sur l'asphalte: même à ces mégots Penn a su donner une dignité.

A. Bensaïd
Et August Sander ?

F. Horvat :
Il a sans doute été le plus grand des portraitistes. Il a photographié ses contemporains allemands, dans les années Vingt et Trente. Tout, dans ses photos, porte sa marque personnelle: la composition, la lumière, les expressions... Mais en même temps, il ne trahit jamais ses modèles, ne surimpose jamais son propre jugement à la réalité de ces personnes - ce qui encore une fois est une affaire de dignité et de respect de l'autre.


A. Bensaïd
Et votre troisième référence, Henri Cartier-Bresson ?

F. Horvat :
Je l'ai rencontré la première fois à Magnum, la célèbre coopérative de photographes, où il était considéré comme une sorte de gourou. Évidemment il n'accepterait pas cette définition, mais le fait est qu'il concevait la photographie (ou du moins le photo-journalisme) comme une sorte de religion. Inutile d'ajouter que dès cette première rencontre je devins un croyant, ce qui ne m'empêcha pas de sombrer dans l'hérésie quelques années plus tard...(pause). Mais les hérétiques sont peut-être les plus grands croyants....

A. Bensaïd
Qu'appelez-vous la "religion" de Cartier-Bresson ?

F. Horvat :
Il prescrivait des règles: comme de ne jamais employer de la lumière artificielle (notamment le flash); de ne jamais recadrer; de ne jamais intervenir pour donner des directives aux personnes photographiées. Cependant je ne crois pas que la grandeur de sa photographie vienne de ces règles - en fait je suis certain du contraire: car aucun des photographes qui les ont suivies n'a fait de photos comme les siennes.


A. Bensaïd
Voulez-vous dire que Cartier-Bresson vous a enseigné autre chose que ses règles ?

F. Horvat :
Je pense qu'on peut commencer à aimer la musique en écoutant Bach, et devenir ensuite un musicien de jazz - et que le fait d'aimer Bach peut faire qu'on soit un meilleur musicien de jazz. Ce que Cartier-Bresson m'a donné - plus encore par sa personnalité que par ses photos - est l'idée de ce qu'il faut pour devenir photographe, et de ce que cela signifie de l'être. Mais ce n'est qu'en ce moment-même, et grâce à vos questions, que je me rends compte que mes trois "références" ont un dénominateur commun: leur respect d'eux-mêmes et de ce qu'ils photographient. Cela me semble d'autant plus méritoire, que la photographie offre tant de possibilités de manipulation, qui toutes peuvent aboutir à l'opposé de ce respect.

A. Bensaïd
Quand vous dites "manipulation", je ne peux m'empêcher de penser à vos expériences d'imagerie digitale. Est-ce ce ne sont pas des manipulations ?

F. Horvat :
Bien sûr que oui! Mais toute photographie implique des manipulations, même celle de Cartier-Bresson, quoi qu'il en dise! Ce n'est qu'une question de degré! Mais ce que j'ai appris de lui (et aussi de Penn et de Sander) et ce que j'essaye, de mon mieux, de mettre en pratique, est une manière d'utiliser ces manipulations: en étant conscient de leur portée et de leur signification, en essayant de ne trahir ni mon propre sens, ni le sens des personnes (ou des objets, ou des événements) que je présente. C'est ce que j'appelle le respect de moi-même et des sujets de mes photos.


A. Bensaïd
Vous dites "imagerie digitale", plutôt que "photographie digitale". Est-ce que pour vous ces techniques font encore partie de la photographie?

F. Horvat :
Comme je vous l'ai dit, le seul fait de passer du photo-journalisme à la photo de mode (c'est à dire de la photographie directive à la non-directive) était déjà, aux yeux d'un Cartier-Bresson, une hérésie. En conséquence le pas suivant - de la photographie argentique à l'imagerie digitale - n'était rien de moins que de l'athéisme! (sourire). Il est vrai que, avec l'ordinateur, il n'y a plus "d'instant décisif". Prenez mon "Bestiaire": j'ai d'abord photographié les animaux, puis les paysages (ou vice-versa), puis j'ai fait un montage, puis j'ai modifié ou perfectionné ce montage, souvent plusieurs fois. D'autre part, il n'y a rien de nouveau dans cette manière de travailler: les écrivains et les peintres l'ont toujours fait - et l'imagination humaine a toujours fonctionné de cette manière, même avant qu'il y ait des écrivains et des peintres. Certains photographes affirment que ce n'est plus de la photographie. Et alors? Cela ne me gêne pas de l'appeler par un autre nom !

A. Bensaïd
Étranges paroles pour un photographe...

F. Horvat :
Peut-être étais-je arrivé à une limite - pas tellement de la photographie, que de mon propre potentiel en tant que photographe. Cela a été le cas pour les plus grands d'entre nous, s'ils ont vécu assez longtemps pour y parvenir: Nadar est devenu écrivain, Cartier-Bresson s'est remis au dessin, Robert Frank (à un bien plus jeune âge) a décidé de faire du cinéma...Mais il m'arrive aussi, après mes expériences informatiques, de refaire de la photographie traditionnelle, comme pour mon projet "Boulogne-Billancourt". En fait, ma diversion dans l'imagerie digitale pourrait avoir rechargé mon potentiel...


A. Bensaïd
Alors pas de regrets?

F. Horvat :
Au contraire! Mais permettez-moi de vous répondre avec une pensée plus générale. Toute invention humaine a été une imitation, ou une extension, de notre nature originelle: quand un homme de cavernes, pour la première fois, a utilisé un bâton pour frapper son ennemi, ce qu'il a inventé n'était qu'un prolongement de son bras. Les roues - même si leur forme est très différente - peuvent être considérées comme des extensions des jambes. L'écriture est une extension de la voix et de la mémoire, l'appareil photographique une extension de l'œil. Et l'informatique, qui est comme la cerise sur le gâteau, est de toute évidence une extension de notre matière grise. C'est pour cette raison que l'ordinateur me paraît plus important - et surtout plus enrichissant - que l'appareil photographique, tout comme le cerveau est plus important que l'œil. Un photographe, après tout, dispose aussi d'un cerveau !

A. Bensaïd
Mais est-ce que cela ne vous prive pas du miracle de la photographie - "l'instant décisif"?

F. Horvat :
Sans doute... Bien que je pourrais vous répondre qu'avec l'ordinateur, "l'instant décisif" n'est pas perdu, mais fragmenté, en plusieurs instants un peu moins décisifs: celui où je photographie le lion, celui où je photographie le paysage, etc. Puis vient un instant, un peu plus décisif que les autres, où j'assemble le tout. Je vais essayer de le décrire. Je travaille en général avec deux écrans: sur le plus petit j'"ouvre", par exemple, dix images différentes de lions et dix paysages. Je "sélectionne" les lions, c'est à dire je les détoure, de manière qu'ils peuvent être "exportés" d'une image à l'autre. Puis je place l'un des paysages sur le plus grand écran, je l'agrandis, et j'essaye un grand nombre de combinaisons différentes, un peu comme, dans la photographie traditionnelle, j'essaye différentes compositions dans le viseur. À un certain point, parmi ces nombreuses combinaisons, il y en aura une qui me semblera la bonne, et je la "sauvegarderai" avec un déclic de la souris, exactement comme je pressais ce bouton: j'aurais reconnu quelque chose que j'attendais, tout comme lors de "l'instant décisif".


A. Bensaïd
Sauf que cela sera moins décisif, puisque l'ordinateur vous permet de faire autant d'essais que vous voulez....

F. Horvat :
C'est vous qui gagnez! Tout ce que je peux vous répondre est que, de ce point de vue, l'imagerie digitale s'apparente peut-être plus à l'écriture, ou à la peinture, qu'à la photographie traditionnelle. Quand j'écris, j'ai tendance à relire très souvent mes textes, en ajoutant beaucoup de corrections, bien qu'il arrive un moment, là aussi, où je finis par m'arrêter. Mais vous avez raison: "l'instant décisif", en tant que acte créateur unique, irremplaçable et définitif, restera sans doute un privilège de la photographie traditionnelle (et peut-être de quelques autres formes d'expression, comme l'improvisation, ou "l'action painting").

A. Bensaïd
Ma dernière question sera celle qu'un autre aurait posée au début: pourquoi êtes-vous devenu photographe?

F. Horvat :
D'abord pour plusieurs mauvaises raisons... Par exemple le conseil d'un copain plus âgé, m'assurant que c'était la meilleure manière de draguer les filles (rire). Une autre mauvaise raison était que la photographie me semblait plus facile que l'écriture et le dessin, auxquels je m'étais essayé, sans grand succès... Bien sûr il y a eu aussi des bonnes raison, que j'ai peut-être toujours senties au fond de moi-même, mais dont je ne suis devenu conscient que bien plus tard. Je pourrais les résumer, en vous disant que l'acte de prendre une photo est un peu comme de répondre à un appel: c'est comme si une personne, ou un arbre, ou une situation me disait: "Je veux être rendu visible, et tu es celui qui doit s'en charger !"

 

 

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