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L'aéroport
se trouve dans le désert Occidental (on parle ici de désert
Oriental et de désert Occidental, comme à Paris de banlieue
Est et Ouest). Quand l'avion vire pour s'aligner sur la piste d'atterrissage,
il y a un moment désagréable où, manquant de repères,
on a l'impression que les ailes vont s'écraser sur les dunes.
L'Égypte fait un effort pour retrouver ses touristes, devenus
rares depuis la crise de Suez. Le salon d'accueil de l'aéroport
a été agrémenté par des momies, disposées
symétriquement dans des vitrines. Une hôtesse du ministère
de l'Information, prévenue de ma qualité de journaliste,
me souhaite la bienvenue, me fait passer les contrôles en priorité
et m'annonce que le gouvernement révolutionnaire vient d'abolir
le bakchich.
C'est sans doute un scoop, car les chauffeurs de taxi, les guides, les
liftiers, les sh-shine et les mendiants, que je rencontre dans la
suite de mon séjour, n'en semblent pas encore informés.
Sur le chemin du Hilton, je redécouvre la ville, que j'avais déjà
visitée en 1952, après les émeutes antibritanniques.
On voit peu de constructions nouvelles. Les immeubles ont besoin d'être
repeints, les voitures semblent manquer de pièces de rechange :
on bricole des carrosseries avec du fil de fer, on remplace des vitres
par des cartons.
Le Hilton, en revanche, est flambant neuf. Il a été construit
entre la place principale, le Nil et le musée égyptien,
sur l'emplacement des anciennes casernes britanniques. Comme aux États-Unis,
les sanitaires ont trois robinets : pour l'eau froide, l'eau chaude et
l'eau glacée. Des jeunes filles en uniforme desservent les ascenseurs
et des gros beys moustachus traitent leurs affaires sur la terrasse du
Thé Dansant. On se demande ce qu'il a dû en coûter
à Mister Hilton, en dollars et en usure de nerfs de ses spécialistes,
pour faire fonctionner ici cet échantillon d'Amérique. Mais
il est certain que l'eau des trois robinets coule effectivement aux températures
indiquées, que le room service est impeccable et les club-sandwichs
sont excellents.
Le Nil, que je vois de ma chambre, est un fleuve vaste, boueux, parsemé
d'îles, traversé de ponts, parcouru par des embarcations
à voile tout à fait semblables à celles des bas-reliefs
pharaoniques.
Les matins d'hiver, comme aujourd'hui, il est surplombé d'une
brume froide qui irrite la gorge. Mais dans une heure, le soleil sera
de retour et on y verra plonger les silhouettes noires des enfants. Il
paraît qu'ils ont neuf chances sur dix d'attraper le ver de la bilharziose,
qui s'insinue par la peau et prolifère dans les tissus.
Les passionnés d'histoire visiteront le musée égyptien,
la citadelle, l'université El Azar et les nombreuses mosquées.
Les principales attractions, bien sûr, sont le Sphynx et les pyramides,
qui se trouvent à une dizaine de kilomètres du centre-ville,
dans un ancien désert, maintenant transformé en une banlieue
ponctuée d'hôtels et de night-clubs. Je me suis senti en
devoir de m'y rendre, pour assister à un spectacle son et lumière,
qui ce soir-là, pour ma chance, était en arabe : quand on
ne comprend pas la langue, le style grandiloquent est moins pénible.
Mais je n'ai tout de même pas eu la patience de rester jusqu'à
la fin.
Ma deuxième rencontre avec les pyramides fut inopinée,
une nuit où j'avais un peu trop bu et où je me suis laissé
persuader, par un chauffeur de taxi, de visiter un certain night-club
dont il disait des merveilles. La Grande Pyramide m'apparut soudainement,
au tournant d'une dune : des blocs de granit d'un mètre de côté,
formant une montagne qui s'étendait à droite, à gauche,
vers le haut, et dont le sommet se perdait dans le brouillard. Cela valait
largement le prix de la course, et me consola du night-club (qui se révéla
insipide).
Il existe au Caire un quartier dit européen, avec des immeubles
de dix étages, des tramways, des commerces et des cafés.
Toutes ces structures avaient appartenu à des entrepreneurs grecs
ou italiens, dont les familles résidaient en Égypte depuis
des générations, mais que la révolution força
à émigrer. Les nouveaux propriétaires les laissent
dépérir, harassés sans doute par une bureaucratie
socialisante et gênés par le manque de pièces de rechange.
Pour le voyageur curieux du présent, ce qui manque encore plus
que les pièces de rechange sont les regards des femmes. Je ne parle
pas des créatures enveloppées de noir, souvent borgnes et
généralement trop grosses, trop maigres ou trop âgées,
qui se promènent à dos d'âne dans le bazar ou marchandent
devant un étalage de légumes. On se passerait de leurs regards.
Mais j'ai cru entrevoir des jeunes filles à la peau brune, aux
traits un peu sémitiques, habillées de blouses et de jupes
à l'occidentale et coiffées à la mode. Seulement,
je n'arrive même pas à saisir leurs expressions : elles glissent
le long des trottoirs, comme pour y rester le moins possible, effacées,
limitées dans leurs mouvements, reléguées dans un
minimum d'existence.
Des balcons du Hilton l'on aperçoit les minarets de la citadelle,
sur les collines au nord-est de la ville. Si l'on marche dans cette direction,
suivant les rails du tramway et traversant des quartiers de plus en plus
poussiéreux, on arrive au Grand Bazar. C'est la promenade idéale
pour les touristes qui rêvent de s'éloigner de l'Europe,
de la Méditerranée, du XXe siècle.
Des hommes, portant des sortes de longues chemises de nuit rayées,
vous regardent avec méfiance, des mendiants et des mouches vous
harcèlent, des chiens et des poules passent entre vos jambes, des
gros barbus à fez vous proposent leurs marchandises. Sans les écrans
de télévision et les affiches de Coca-Cola, l'exotisme serait
parfait.
Mais l'omniprésence de la misère finit par s'insinuer sous
votre peau, comme le ver de la bilharziose. Les mouches pullulent sur
les draps blancs, dont les bouchers plus scrupuleux enveloppent les carcasses
suspendues devant leurs boutiques, et qui pour l'il constituent
un contrepoint aux voiles noirs des femmes. D'autres mouches s'agglutinent
autour des yeux des nourrissons, que leurs mères allaitent en pleine
rue (à l'improviste, la tente noire qu'est une femme s'ouvre en
son milieu, et il en sort une mamelle en forme d'obus, dont le téton
est aussitôt happé par une petite bouche). Est-ce que ce
sont ces mouches qui transmettent le trachome ? Il suffit de faire quelques
pas pour observer cette maladie à tous ces stades, commençant
par les conjonctives enflammées, passant par les cornées
glauques et aboutissant aux orbites vides, sous les paupières collées.
J'ai vu un bébé nu sur un trottoir, la femme qui semblait
être sa mère était un peu plus loin, engagée
dans une bagarre. Elle avait un des rares beaux visages dont je me souvienne,
mais l'une de ses jambes, nue jusqu'à la cuisse, était rongée
par quelque maladie (c'était sans doute une mendiante, et sa maladie
devait lui donner le droit à l'impudicité).
Elle en voulait à un homme, qu'elle injuriait et sur qui elle
essayait de se jeter, mais était chaque fois retenue par des passants.
Au bout d'un moment, elle se résigna à s'accroupir sur le
trottoir, en sanglotant et toujours sans se soucier de l'enfant. Je n'ai
pas osé la prendre en photo.
D'ailleurs, photographier dans la rue n'est pas facile. Quand j'en suis
empêché par des enfants qui insistent à se mettre
en pose devant mon objectif, je me débrouille en faisant semblant
de déclencher, ou au pire en demandant à un policier de
me débarrasser d'eux (les agents sont partout, et de toute évidence
ils ont l'ordre d'assister les touristes). Mais j'ai plus de mal avec
le patriotisme susceptible des adultes, qui ne voudraient pas que je photographie
les mendiants, ni les femmes voilées, ni les bourricots, ni les
tramways bondés, ni les barbus, ni les enfants en guenilles. Ces
patriotes m'entourent (souvent avec beaucoup de courtoisie) et le porte-parole
du groupe, étudiant ou fonctionnaire retraité, m'adresse
la parole en bon anglais, pour m'expliquer que je ne devrais pas ternir
la renommée de son pays.
Mais alors que photographier ? Un matin, croyant bien faire, j'ai pris
des photos d'un complexe d'habitations d'une banlieue - mais je me suis
heurté aux mêmes objections (en l'occurrence, mes censeurs
n'avaient pas tort : l'état des immeubles n'était pas une
très bonne propagande pour le régime). Une autre fois, j'ai
voulu photographier les abords d'une école - et j'en ai été
empêché par le directeur, accouru en hâte et m'expliquant
qu'il me fallait une autorisation écrite de son ministère.
Cela ne m'empêche pas de travailler, bien entendu. J'essaie de
me camoufler, en me donnant l'air de manquer, moi aussi, de quelques pièces
de rechange : j'évite de me raser, je laisse pendouiller ma chemise
hors de mes jeans, je remplace le Nikon par mon vieux Leica, entouré
de Scotch noir. (D'ailleurs, le cadrage et la mise au point du Nikon demandent
trop de temps : les Égyptiens ont l'esprit vif, une fraction de
seconde suffit pour que les enfants se mettent au garde-à-vous,
entre moi et l'objet qui m'intéresse, ou pour que les adultes me
fassent leur geste d'interdiction.)
Je règle le diaphragme à 16 et la distance à deux
mètres : ainsi je peux viser et déclencher très vite,
parfois avant de me faire remarquer. D'ailleurs ma physionomie n'est pas
très différente des leurs, je dois seulement prendre garde
à ne pas me laisser trahir par ma démarche. J'essaie d'avancer
sans hâte, sans m'arrêter pour regarder autour de moi, sans
jamais répondre à leurs regards, ou alors seulement par
un sourire distrait, comme si mon esprit était ailleurs. J'évite
surtout d'avoir l'air de chercher quelque chose.
Cela ne me réussit pas toujours. Les enfants sont là, aux
aguets, il suffit que l'un d'eux me repère et se mette au garde-à-vous
devant l'objectif, pour que vingt autres soient immédiatement à
ses côtés. Au commencement, ils ne sont pas hostiles, il
suffit de leur sourire pour qu'ils me répondent en souriant. Mais
je ne suis pas venu pour faire des relations publiques, je dois rapporter
des images.
Alors je me désengage et je reprends ma promenade, à la
recherche d'autres sujets, m'efforçant surtout de cacher mon irritation,
car ils sont sensibles à la moindre vibration négative.
Immédiatement, comme par un effet d'écho, leur hostilité
s'éveillerait, et ils me lanceraient leur cri de guerre : yaoud
! yaoud ! ( juif ! juif ! ).
Ce qui m'étonne est la rapidité avec laquelle une vague
de sympathie peut se transformer en son contraire. Dans un cul-de-sac,
j'aperçois un vieux barbu avec un gros bébé dans
les bras : un sujet qui ne devrait pas donner lieu à des objections.
Le vieux semble content de lui-même et ne demande que de se mettre
en pose. Mais une mégère sort d'une porte, lui arrache l'enfant
et s'agrippe à mon Leica. Toute la population du cul-de-sac accourt
en hurlant. Je me dépense en sourires. Je connais deux mots d'arabe
qui veulent dire "joli enfant ". Je donne une tape amicale sur
l'épaule du vieux. La bonne humeur revient, les sourires s'épanouissent
- mais seulement pendant quelques secondes. La vieille recommence à
brailler et une nouvelle vague d'hostilité se déclenche.
Ainsi, en moins de cinq minutes, quatre ou cinq vagues s'alternent, avant
que je ne parvienne à regagner la rue principale, mon Leica encore
en main, cinq piastres dans les mains de la vieille.
Mais tout ceci ne peut constituer le sujet de mon reportage. Je ne cherche
pas le pittoresque, et je ne souhaite même pas montrer la misère,
car ce n'est pas au Caire que je compte en trouver l'archétype.
Je cherche l'aspect qui serait le plus caractéristique de cette
étape de mon voyage, celui dont cette ville pourrait être
considéré l'exemple extrême. J'ai déjà,
là-dessus, une petite idée préconçue - dont
je cherche la confirmation.
(Je voudrais, à ce propos, faire l'apologie des idées préconçues,
qui m'ont souvent servi de boussole et sur lesquelles je compte pour me
guider dans ce voyage : il arrive que la réalité y corresponde,
du moins en partie. Et même quand elle n'y correspond pas, elles
peuvent constituer un bon point de départ, à partir duquel
je peux me raviser et changer de cap.)
Au sujet du Caire, mon idée tient en un mot : la propagande. Je
savais déjà qu'à chaque crise dans le monde islamique,
l'agitation est attisée et propagée par la station radio
de Nasser, La Voix des Arabes. C'est autour d'elle que se groupent les
activistes de la Ligue Arabe, les émigrés d'opposition du
Maroc, de la Tunisie, de l'Arabie saoudite.
C'est elle qui guide les missionnaires musulmans formés par l'université
El Azar, ainsi que les légions d'instituteurs laïcs endoctrinés,
que l'égypte envoie dans tous les pays islamiques d'Afrique et
d'Asie. On dit que ses émissions, traduites dans toutes les langues
de ces pays, sont aussi nombreuses (et beaucoup plus écoutées)
que celles de Radio Moscou.
D'autre part, la télévision égyptienne, destinée
surtout à la propagande interne, émet sur non moins de trois
chaînes - plus que n'importe quelle autre télévision
d'état. Des subventions officielles permettent aux Égyptiens
d'acheter leurs téléviseurs à bas prix. Le Palais
de la Télévision, qui n'est pas encore terminé, mais
dont les studios travaillent déjà à plein rythme,
est l'immeuble le plus imposant et le plus moderne de la ville.
J'ai donc décidé de quitter les bazars et les ruelles,
pour passer le reste de mon séjour dans ses studios.
Un technicien de la CBS, débarquant ici de New York ou de Los
Angeles, remarquerait d'abord des différences. Les opérateurs
égyptiens arrêtent les prises de vues à l'heure de
la prière, pour étaler leurs petits tapis et se prosterner
dans la direction de La Mecque. Et ils dépensent une bonne partie
du temps qui leur reste en bricolant des solutions de fortune, toujours
à cause du manque de pièces de rechange (bien que leur institution
soit plus largement approvisionnée en devises que le reste du pays).
Mais pour le spectateur ignare, un studio de télévision
égyptien ressemble à tous les studios du monde, comme le
Nile Hilton à tous les Hilton, ou la United Arab Air Lines à
la TWA. En fait, le Palais de la Télévision du Caire semble
bien plus proche de Rockefeller Center que du bazar.
Pourtant c'est au bazar que la télévision égyptienne
s'adresse. Elle essaie même, dans une majorité de ses émissions,
d'en recréer l'image : mais une image édulcorée,
sans mouches ni mendiants, peuplée de jeunes femmes grassouillettes
et un peu trop poudrées, qui balancent des cruches sur leur tête,
tout en exécutant gracieusement des pas de danse et en chantant
des chansons folkloriques. Quelques autres sont déguisées
en garçons (puisque la loi islamique interdit de mélanger
les sexes sur le plateau), avec des sourcils redessinés et des
moustaches peintes.
Le talk show, que l'on enregistre pendant ma visite, présente
la nouvelle société de la République arabe unie,
devant une toile de fond reproduisant justement le Palais de la Télévision,
tel qu'il apparaîtra une fois terminé. Attablés sur
une terrasse de style parisien, on peut admirer les héroïnes
et les héros de la nouvelle ère : la jeune femme progressiste,
l'officier révolutionnaire, l'intellectuel patriote, le fonctionnaire
stakhanoviste.
Il serait facile d'ironiser sur cette façade - ou sur le fait
que les Égyptiens empêchent les visiteurs étrangers
de photographier la réalité de leur bazar, tout en dépensant
des devises précieuses pour en fabriquer une image maquillée,
retouchée et idéalisée jusqu'à l'inconnaissable.
Ils pourraient répondre que cette image est une projection vers
leur avenir, une maquette destinée à alimenter les rêves
des fellahs, des boutiquiers, des étudiants étrangers d'El
Azar, des instituteurs et des propagandistes endoctrinés pour porter
la bonne parole jusqu'aux montagnes de l'Atlas et du Yémen. Et
que, dans le sillage de cette propagande, le rêve va progressivement
se réaliser.
Encore faudrait-il que ces jeux télévisés et ces
chorégraphies de porteuses de cruches aillent effectivement dans
le sens de leurs lendemains qui chantent. Le visiteur sceptique peut en
douter, mais il paraît que les spectateurs du bazar, agglutinés
devant leurs écrans, ne demandent qu'à y croire.
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