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    Tel-Aviv - L'anti façade  
       
       
       
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Une Caravelle pourrait relier le Caire à Lod, l'aéroport d'Israël, en trente minutes - si toutefois, pour les Arabes, Israël existait sur la carte. Puisque ce n'est pas le cas, le voyageur doit passer par Athènes, ou par Istanbul, ou par Beyrouth et Chypre. Ce dernier itinéraire est le plus économique : une Caravelle, partie à midi, m'a conduit du Caire à Beyrouth, un vieux DC 4 de Beyrouth à Nicosie, un taxi de Nicosie à Limassol, d'où le Modelet, bateau israélien venant de Marseille, a levé l'ancre à minuit. J'ai débarqué à Haïfa à sept heures du matin, et quand un autre taxi m'a déposé à Tel-Aviv, il était midi : exactement vingt-quatre heures après le début de mon voyage.

Théoriquement, il faudrait aussi deux passeports, car les Égyptiens refusent d'apposer un visa sur un passeport visé par Israël. Le fonctionnaire du consulat égyptien de Paris m'avait même demandé de rayer " Israël " de la liste des pays autorisés, telle qu'elle figure sur mon passeport. Je suis donc arrivé sans visa, avec un passeport non valable pour le pays.

Mais les Israéliens sont pragmatiques. Un fonctionnaire a tamponné un visa sur un bout de papier quadrillé (pour ne pas invalider mon passeport pour d'éventuels autres voyages dans des pays arabes) et a complété la formalité en me vendant un timbre de dix livres israéliennes, qu'il a collé sur ce papier. Puis, l'un de ses collègues m'a invité dans son bureau, pour me poser quelques questions sur ce que j'avais vu en Égypte : l'espionnite des Égyptiens ne relève donc pas entièrement de la paranoïa.

Mes premières heures à Tel-Aviv ont apporté un démenti définitif à l'une de mes idées préconçues : le concept de "one world", très répandu dans les bureaux des rédactions, selon lequel le monde deviendrait semblable partout, du fait que partout on regarde les mêmes films, on chante les mêmes chansons, on boit le même Coca-Cola et on danse le même twist.

Dès ma première étape, j'ai pu constater que ce n'était pas vrai pour le twist : en Égypte, cette danse est interdite (comme d'ailleurs toutes celles que hommes et femmes pourraient danser ensemble). Et au fur et à mesure de mon voyage, je me rends compte à quel point, d'un pays à l'autre, le sens des valeurs reste différent. J'ai demandé à un étudiant israélien quelle était la qualité qu'il appréciait le plus chez la femme : "l'intelligence" a-t-il dit sans hésiter. À la même question un étudiant égyptien avait répondu : "qu'elle ne sorte pas du foyer et ne se montre pas à d'autres hommes".

N'importe quel instituteur égyptien est sincèrement convaincu que les Israéliens sont des meurtriers d'enfants. Réciproquement un médecin israélien, par ailleurs très bien renseigné, m'a regardé d'un air poliment sceptique quand j'ai osé avancer que les Arabes ne sont pas tous des sauvages, et que Nasser n'est pas tout à fait un deuxième Hitler.

Le contraste entre Tel-Aviv et Le Caire saute aux yeux, au point que l'on dirait que chaque habitant s'efforce, consciemment ou pas, de le souligner. Ici, on ne se contente pas de dédaigner la façade, mais on cultive un certain snobisme de l'informel, de la chemise à col ouvert, de l'uniforme mal boutonné et sans galons. Même l'unique mendiant, devant la porte de la synagogue, ne se soucie pas de souligner son rôle par la forme : installé confortablement sur un tas d'oreillers, il lit son Talmud, éteint ses mégots dans des pelures d'orange, et laisse qu'une petite assiette, bien en vue, manifeste sa mendicité à sa place.

Ben Gourion n'a pas voulu de télévision en Israël - sous le prétexte que cela demanderait trop d'investissements. Mais personne n'interdit aux Israéliens d'acheter des postes et de regarder les programmes du Caire (sauf que ce luxe leur revient cher : les téléviseurs sont importés et grevés d'un droit de douane de 200 %).

L'étudiant égyptien que j'avais interviewé n'avait jamais entendu parler de Picasso, n'aimait pas le jazz et ignorait jusqu'au nom de Freud. Le dernier film étranger qu'il avait vu était "Autant en emporte le vent".

À Tel-Aviv, les films d'Antonioni et de Bergman sortent en même temps que dans les studios d'avant-garde de Paris et de New York - mais dans les grandes salles. Yaffo, sa ville jumelle originellement arabe, est sur le point de devenir une sorte de Saint-Germain-des-Près. Artistes et intellectuels s'y réunissent au "Hammam", un ancien bain turc, où l'on a installé une galerie d'art contemporain, une boîte de nuit et un théâtre d'avant-garde.

Mais la plus grande différence entre les rues de Tel-Aviv et celles du Caire vient de la présence et du regard des femmes. Les Israéliennes ont souvent les mêmes traits, la même couleur de peau, la même tendance à grossir que les Égyptiennes mais elles ont le droit de se montrer et de regarder autour d'elles.

D'ailleurs elles en profitent largement. Le lieu où tous les regards se croisent est l'avenue Dizengoff. C'est vers cinq heures de l'après-midi que commence le carrousel entre les yeux qui guettent des terrasses et ceux qui leur répondent des trottoirs, et ce jeu se poursuit jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Il reste néanmoins vrai que Tel-Aviv est une petite ville et Dizengoff un lieu de rencontre assez modeste : le troisième soir, j'avais déjà repéré la vingtaine de paires d'yeux plus éloquents et appris à reconnaître de loin leurs propriétaires. Le problème était que les filles m'avaient repéré également - mais pour m'éviter : car elles étaient irritées par ma manière de braquer l'objectif sur elles, sans jamais affronter directement leur regard. Elles n'exprimaient pas leur réprobation de vive voix (- peut-être parce que l'idée d'interdire quoi que ce soit était étrangère à leur forme d'esprit), mais elles me tournaient ostensiblement le dos, et de mon côté j'en étais intimidé et je me trouvais relégué encore davantage dans le rôle du voyeur indiscret.

Ainsi cette ville, qui après la pauvreté intellectuelle et matérielle du Caire m'était apparue comme une terre promise, s'est révélée frustrante en tant que sujet de reportage : car j'ai voulu persister dans mon projet de centrer mon reportage sur ces jeunes filles et ces garçons de l'Avenue Dizengoff, à peine sortis des kibboutzim ou de l'armée, souvent encore en uniforme, évoluant dans un univers bien plus proche de Greenwich Village que du Caire, et dont les points de référence se situent quelque part entre Picasso, Antonioni, Ray Charles et Brigitte Bardot.

Je suis conscient de ne pas être parvenu à mon but : peut-être parce que, encore empêtré dans mes réflexes du Caire, je n'ai pas su trouver avec ces jeunes un contact de personne à personne, et je me suis limité à les saisir à la sauvette, à partir de la terrasse du Chassid ou accoudé au comptoir de quelque milk-bar. J'aurais dû me rendre compte qu'en dépit de leurs cols ouverts et des succès de leur armée, ils sont encore trop mal installés dans leur petit coin du monde, trop peu sûrs de leur identité, trop semblables aux Juifs de partout et de toujours, pour ne pas réagir avec hostilité (ou avec la méfiance de qui se croit mal compris) envers un étranger qui essaye d'épingler leurs gestes et leurs regards.

C'était peut-être cette insécurité de fond, ce besoin malgré tout d'une façade, qu'exprimait la jeune policière aux très beaux yeux, qui dirigeait la circulation à un carrefour de Dizengoff. Elle m'avait interpellé pour savoir pourquoi et pour qui je photographiais. Et à mon tour je lui ai demandé pour quelle raison, sur trois agents de la circulation à Tel-Aviv, deux sont des jeunes filles. "Quand nous terminons le service militaire, beaucoup d'entre nous regrettent de quitter l'uniforme. Alors, nous nous engageons dans la police..."

 
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