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Avec cette étape, je change de planète. Encore à
Calcutta, je pouvais imaginer de me travestir et de me confondre dans
une foule. Ici, ce serait impensable, je suis complètement différent
des indigènes, autant par ma carrure que par mes traits. C'est
aussi un autre univers sonore : comme dans le cas du chinois, les mots
thaïlandais ne sont pas définis seulement par leurs voyelles
et leurs consonnes, mais aussi par un ton, qui peut être plus ou
moins long, bref, montant ou descendant. " Kai-kai-kai-kai-kai "
signifie, paraît-il, " j'ai vendu au commerçant l'uf
que la poule a pondu ", à condition bien sûr de mettre
la bonne intonation sur chaque " kai ". Ma difficulté
est que je n'arrive même pas à distinguer ces intonations,
et que de ce fait mes interlocuteurs entendent toujours autre chose que
ce que je crois dire. Cela donne des malentendus sans fin avec les chauffeurs
de taxi, rien qu'avec le nom de mon hôtel, qui pourtant s'appelle
simplement le Princess.
Bangkok est une escale obligée de tous les vols pour l'Australie,
ainsi que ceux pour Hongkong, le Japon, les Philippines et l'Indonésie.
Cela permet aux voyageurs de s'arrêter pendant quelques jours dans
un conte de fées, et ceux qui en saisissent l'opportunité
sont nombreux. Le rêve est climatisé, avec télévision
dans chaque chambre d'hôtel, tour guidé du palais royal,
excursion au marché flottant, visite au temple du Grand Bouddha
Couché, spectacle de danses thaïlandaises mis en scène
par la Société Kodak et comprenant des conseils techniques
sur le choix de la pellicule et du temps de pose. Le soir, on peut participer
à des tournées dans les boîtes de nuit et les "
salons de massage ". Toutes ces visites sont accompagnées
par des jeunes gens et des jeunes filles thaïlandais impeccablement
habillés, qui compensent les déficiences de leur vocabulaire
anglais par des sourires toujours disponibles et jamais serviles. Les
cars partent des hôtels et y retournent aux heures indiquées
dans les brochures, et les prix sont calculés en dollars et alignés
sur ceux d'Honolulu et de Miami.
J'ai eu envie de voir l'envers du décor. Mais c'est mon premier
séjour à Bangkok, je ne connais personne dans la ville,
je ne comprends pas un mot de thaïlandais, ni un seul signe de l'écriture
locale. Il ne me restait d'autre choix que de suivre l'itinéraire
des touristes, tout en comptant m'en décrocher à la première
occasion.
Le bateau à moteur nous attend à six heures du matin. Il
faut une demi-heure pour traverser le fleuve Menam, large de plus d'un
kilomètre, et pour arriver dans le réseau des canaux de
Thanduri, sur la rive opposée. C'est ce faubourg (et non pas le
centre de Bangkok) que l'on décrit comme la " Venise de l'Asie
". En cours de route, notre guide nous donne un aperçu général
: " Notre pays n'a jamais été colonisé, parce
que nous avons eu de bons rois, qui ont évité les conflits
en cédant un peu de territoire aux impérialistes, chaque
fois que leurs exigences devenaient trop pressantes. Au cours de la dernière
guerre, nous nous sommes laissés occuper par les Japonais, sans
coup férir, et nous les avons laissés partir tout aussi
pacifiquement. Les Américains sont devenus nos amis. Nous avons
des surplus de riz et notre niveau de vie est le plus haut du continent
asiatique."
Notre bateau entre dans les canaux de Thanduri. Tout confirme l'image
du conte de fées : des enfants sur leur seuil et des moines sur
leur sampan (qui sont des longues barques à fond plat) nous gratifient
de sourires et de gestes de bienvenue. Un sampan chargé de fruits
nous accoste et une petite vieille tend au guide un régime de bananes,
que celui-ci distribue entre nous. Enfin, nous arrivons au célèbre
marché flottant, celui que l'on peut admirer sur les cartes postales.
Ici, de barque à barque, les grossistes vendent leurs produits
aux détaillants. En fin de matinée, chaque sampan de détaillant
sera devenu une épicerie complète, avec des variétés
de fruits et de légumes, du riz, des poissons, des piments. Et
l'après-midi ces épiceries flottantes vont parcourir les
canaux, pour livrer leurs marchandises à domicile.
Je fais comprendre au guide que j'aimerais louer une embarcation, pour
continuer le tour à mon compte. Il n'y voit pas d'inconvénient
et il appelle une svelte jeune fille, assise à la devanture d'une
boutique, dont il me dit qu'elle dispose d'un sampan et qu'elle accepterait
certainement de m'accompagner. On me fait monter sur une planche, à
un mètre au-dessus de la surface du canal, et on m'invite à
descendre dans la barque, que l'on a fait glisser juste au- dessous.
Mais on ne m'a pas fait comprendre qu'il fallait y placer le pied avec
une technique particulière, exactement au centre de l'embarcation.
Le sampan, qui n'est pas conçu pour un Occidental maladroit et
chargé d'appareils photo, se penche sur un flanc, se remplit d'eau
et commence à couler, me laissant juste le temps de m'accrocher
à la planche avec mes bras. Mes jambes sont dans l'eau jaunâtre
jusqu'aux cuisses, sans que toutefois mes pieds touchent le fond du canal.
Heureusement, le Nikon et la sacoche, suspendus à mon cou, se balancent
encore à quelques centimètres de la surface. Les touristes
et les indigènes éclatent en un fou rire.
La position dans laquelle je me trouve ne me permet pas de me soulever
par mes propres forces. Des personnes de bonne volonté essayent
de me hisser par les bras, mais je suis trop lourd pour leurs forces (et
la planche sur laquelle ils se trouvent est trop pourrie). Après
quelques minutes de perplexité générale, la jeune
fille a une idée : elle fait amener un deuxième sampan,
qu'elle fait glisser juste sous mes fesses, et dans lequel je n'ai qu'à
m'asseoir - avec toutes les précautions nécessaires, bien
entendu.
L'embarcation est si légère et j'ai tellement peur qu'elle
ne chavire, que j'ose à peine tourner la tête. Mais d'autres
sampans viennent l'entourer et des gens la retiennent, de manière
que j'arrive peu à peu à me glisser vers la proue, à
m'y installer en croisant mes jambes mouillées et à placer
les appareils, miraculeusement secs, entre mes genoux. Je n'ose toujours
pas me retourner, mais je me rends compte que le sampan se dirige maintenant
vers le milieu du canal, ce qui me laisse imaginer que la petite Thaïlandaise
s'est installée à l'arrière et a commencé
à pagayer.
Mon immersion accidentelle semble avoir été considérée
par la population comme un baptême : je me sens adopté. J'entends
derrière nous des applaudissements, qui ne s'estompent qu'à
mesure que notre sampan s'éloigne du débarcadère,
sans bruit et comme sans effort. J'indique d'une main la direction que
je souhaite prendre, et mon invisible rameuse interprète mes désirs
avec les manuvres appropriées de sa pagaie. J'admire la sensibilité
avec laquelle elle devine mes intentions - et parfois même les devance
: elle nous approche des embarcations que j'ai envie de photographier,
les contourne si elle croit que je cherche un angle différent,
ralentit quand j'ai trouvé ce qui m'intéresse.
Comme si nous ne formions qu'un corps unique - elle, moi, et le sampan
- centaure aquatique de quelque nouvelle espèce, dirigé
par l'il cyclopéen du Nikon. Cependant cet incident ne m'a
pas fait oublier mon projet de découvrir l'envers du conte de fées.
Mais, aujourd'hui, ce que je cherche ne semble pas vouloir se montrer.
En nous éloignant du marché flottant, nous nous engageons
dans un réseau de canaux mineurs, les klongs. Nous croisons une
flottille d'autres sampan, chacun occupé par deux fillettes vêtues
de marinières blanc et bleu, avec leurs cartables sur le dos, un
peu comme des enfants néerlandais faisant le chemin de l'école
à bicyclette. Une taverne flottante s'approche de nous et sa propriétaire
nous propose une boisson chaude, qui se révèle être
de l'Ovomaltine. Par signes, je fais comprendre à ma rameuse que
je voudrais visiter des klongs encore plus petits et plus éloignés.
Nous y pénétrons, mais cela oblige les riverains à
sortir de leurs maisons et à soulever les passerelles qui empêcheraient
notre passage. Tous le font en souriant et en m'offrant même quelques
fruits. Je vois des enfants et des jeunes femmes se baigner dans le canal
et des hommes installés sur leur petite terrasse, devant une télévision.
Je me demande si ces gens peuvent vivre de ce qui pousse sur leurs arbres,
presque spontanément et juste à la portée de leurs
mains, quitte à varier leurs menus en troquant quelques régimes
de bananes contre ce que l'épicerie flottante leur apporte... Dans
l'une des maisons, une radio joue " La vie en rose ". Puis,
au fur et à mesure que nous longeons le klong, Édith Piaf
s'éloigne - mais nous la retrouvons cinquante mètres plus
loin, sur une autre radio au croisement d'un autre canal.
Les jours suivants, je suis retourné à Thanduri, pour m'y
promener à pied - mais toujours sans découvrir un "
envers du décor ". Dans ce pays du sourire, je n'ai aucun
autre moyen de communiquer avec ses habitants, car aucune des personnes
que je rencontre ne semble parler l'anglais. Cependant, je ne me heurte
jamais à des interdits. À la porte d'un couvent, des moines
bouddhistes m'invitent à entrer et m'offrent du thé. Dans
une école au milieu des bananiers, où les cours se tiennent
dans des vérandas ouvertes (car le climat n'impose ni murs, ni
fenêtres), je me promène de classe en classe, avec l'accord
muet et souriant des maîtres. Je suis néanmoins un peu gêné,
car à chacune de mes entrées tous les enfants se lèvent
pour me souhaiter la bienvenue...
Je fais des photos, bien sûr, mais sans grande conviction, car
je me dis qu'elles doivent ressembler à des images de propagande
touristique.
Si l'Australie est un continent d'hommes, la Thaïlande est un pays
de femmes. Ce sont elles qui, du seuil des maisons, m'invitent à
entrer (mais ici, à Thanduri, c'est un geste de pure politesse,
sans le moindre sous-entendu de séduction). Ce sont elles, également,
qui traitent les affaires au marché, et que l'on voit, dans le
centre-ville, circuler au volant de leurs petites voitures japonaises.
La serveuse du Princess me regarde droit dans les yeux et essaye avec
moi ses vingt mots d'anglais. Quel bonheur de croiser ces regards, si
différents des yeux baissés ou détournés des
femmes d'Égypte et de l'Inde !
D'ailleurs cette liberté n'empêche pas les femmes thaïlandaises
d'être pudiques, mais la pudeur est leur affaire, non pas celle
de leurs maris, de leurs pères ou de leurs frères. Quand
elles parlent assez d'anglais pour communiquer avec un étranger,
leur jeu préféré est de lui laisser deviner leur
âge. Car elles semblent avoir le secret de l'éternelle jeunesse
: celles à qui je donnerais 20 ans me déclarent, avec un
grand éclat de rire, qu'elles en ont 35 ou 40. Une jolie princesse,
connue pour son élevage de chats siamois, et à qui j'ai
commencé à faire un brin de cour, me révèle
qu'elle en a 59 et déjà douze petits enfants.
Cela ne veut pas dire que le décor n'a pas d'envers. On m'a dit
que la population de Thanduri est particulièrement aisée,
que le reste de l'agglomération rurales restent sous-développées.
Le pays est gouverné par une dictature militaire de Bangkok a de
graves problèmes d'urbanisation, que beaucoup de zones, relativement
libérale mais certainement pas au-dessus de toute critique. Et
il paraît qu'aux frontières du Laos l'armée se bat
contre des bandes communistes.
Il reste que pendant mon séjour je n'ai pas vu un seul mendiant,
ni assisté à une bagarre, ni remarqué de policiers
armés. Tout s'arrange avec le sourire. C'est en souriant que le
chauffeur de taxi veut me faire croire que son compteur tout neuf est
hors d'usage, et en continuant de sourire qu'il me demande trois fois
plus que le prix de la course. C'est en souriant que, de mon côté,
je lui donne ce qui me paraît le juste prix, et c'est toujours en
souriant qu'il l'empoche. À la fin je n'ai d'autre choix que de
lui laisser un pourboire généreux, avec des sourires supplémentaires
de part et d'autre.
Pourtant, au fur et à mesure que les jours passent, je ressens
un léger agacement, plus contre moi-même que contre les Thaïlandais.
Je n'arrive pas à établir un vrai contact avec eux. Les
coins de mes lèvres se figent à force de répondre
à leurs sourires, et en même temps je commence à comprendre
que ces mimiques des lèvres ne sont pas des portes ouvertes - mais
plutôt des barrières derrière lesquelles ils se réfugient.
Un groupe de vieux joue aux échecs sous un porche. Ils ont de
beaux visages, comme tous les vieillards de ce pays (si on devait juger
le bonheur d'un pays par la beauté de ses vieux, la Thaïlande
aurait la première place - et les États-Unis sans doute
la dernière). Je m'approche d'eux. Faute de paroles, les échecs
me semblent un bon moyen de contact. Certaines de leurs règles
sont différentes des nôtres : les pions capturent vers l'avant
et non pas en diagonale, la reine ne peut avancer que d'un champ à
la fois. Je perds une partie avant de le comprendre, bien que mon adversaire
fasse preuve de bienveillance.
Mais quand je lève les yeux de l'échiquier, je constate
que tous les autres sont partis : l'étranger qui avait interrompu
leur jeu ne les intéressait nullement. Il m'a fallu quelques jours
pour me rendre compte qu'ils réagissent de la même manière
à mon appareil photo. Ici on ne m'interdit pas de photographier,
comme en Égypte ou en Inde, on ne me tourne pas le dos, comme à
Tel-Aviv. On se laisse photographier, courtoisement, et puis on s'éloigne,
avec un sourire et l'air de rien. Comme s'ils étaient convaincus
que je n'ai pas grand-chose à leur apporter, qu'ils se suffisent
à eux-mêmes. Ils profitent de nos dollars, de nos touristes
et de nos technologies, tout en nous faisant sentir qu'ils pourraient
aussi bien s'en passer. C'est peut-être pour cela qu'ils peuvent
s'offrir le luxe d'aimer les Américains : c'est le seul pays où
j'ai entendu exprimer ce sentiment !
J'ai quitté Bangkok en regrettant de ne pas avoir poussé
mon exploration plus loin, de ne pas avoir vu autre chose que le conte
de fées climatisé. Mais pour mieux connaître ces gens,
il faudrait comprendre leur langue, et surtout s'imprégner de l'esprit
de leur religion. Bien que, réflexion faite, je me dise que si
je comprenais vraiment le bouddhisme, je ne sentirais plus le besoin d'explorer
: je m'accroupirais tranquillement à côté d'eux, sous
un bananier ou ailleurs.
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