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J'imaginais qu'entre Bangkok et Hongkong le contraste serait moins fort
qu'entre les étapes précédentes. En jet, le voyage
dure moins que deux heures, et la frontière du monde " jaune
" me semblait franchie depuis la Thaïlande, où j'avais
déjà trouvé des yeux bridés, des syllabes
dont je ne savais distinguer le ton et des sourires qui étaient
en fait des barrières.
Mais les différences sont relatives : pour un Chinois de Hongkong,
Bangkok doit être une ville aussi exotique que Naples pour un habitant
de Düsseldorf, ou Rio pour un new-yorkais : un lieu de soleil et
de dolce far niente, la première étape d'un univers différent
du sien, où les visages sont plus lisses, les femmes plus sensuelles
et où les dieux dansent.
À Hongkong on ne danse pas, même les entraîneuses
des whiskey-bar se réservent pour des activités plus profitables.
Ici le temps, c'est de l'argent, comme à Düsseldorf ou à
New York. Les jonques, les pagodes et les jeunes Chinoises souriantes,
que l'on voit dans les brochures touristiques, appartiennent au même
genre de réalité factice que les peintres de Montmartre
et les sentinelles de Buckingham Palace. La réalité de Hongkong
sont ses tours : sur l'île de Victoria ce sont des buildings d'affaires,
aussi imposants que ceux de New York, sauf que les quatre premiers étages,
accessibles par des escaliers mécaniques, sont occupés par
des commerces de luxe ; dans Kowloon ce sont des tours d'habitation, bâties
pour les réfugiés venus de Chine continentale. Leurs façades
de quinze ou vingt étages, entièrement couvertes de linge
à sécher, font penser aux vagues d'une mer verticale.
Chaque famille est logée dans un espace de trois mètres
sur trois, chaque étage est équipé de douches et
de toilettes communes, sur chaque toit se trouve une école, chaque
immeuble abrite une moyenne de cinq mille personnes - l'équivalent
d'une grosse bourgade.
La situation géopolitique de Hongkong est particulière.
Au fil de mon séjour, j'ai appris des faits que j'ignorais et qu'il
me semble intéressant de résumer.
Plus qu'une ville, Hongkong est un pays, d'une surface correspondant
à celle d'un petit département français et s'étendant
au-delà de la zone urbanisée, dans une péninsule
appelée " New Territories ", qui comprend aussi bien
des rizières, des villages de pêcheurs, des chaînes
de montagnes et même des zones désertiques. L'île de
Victoria et la ville de Kowloon appartiennent à l'Empire britannique,
alors que les New Territories lui ont été loués temporairement,
par un traité qui expire à la fin de ce siècle.
Sans les New Territories, Victoria et Kowloon ne seraient pas viables.
Et même avec eux, la plus grande partie des vivres et de l'eau consommés
à Hongkong doivent être achetés à la Chine
communiste (en fait les livraisons d'eau sont insuffisantes, au point
que l'eau courante n'est disponible qu'une heure par jour).
En dépit de cette précarité, Hongkong présente
tous les caractères du " capitalisme impérialiste ".
The Colony, comme on dit ici, est administrée par des fonctionnaires
britanniques, apparemment à la satisfaction générale.
Il n'y a ni partis politiques, ni opposition officielle, ni assemblée
élue. Le gouverneur est assisté par un conseil consultatif,
nommé par lui, où sont représentées les cinq
ou six grandes familles chinoises de Hongkong, détentrices de fortunes
comparables à celles des princes saoudiens ou des pétroliers
texans.
En revanche, l'un des plus imposants buildings de la City, juste à
côté de la nouvelle tour de la Chase Manhattan Bank, porte
l'inscription : Bank of the Socialist Popular Republic of China. On publie
à Hongkong des journaux communistes et on projette des films provenant
de la Chine communiste. Chaque jour des trains bondés de travailleurs
frontaliers circulent entre Kowloon et Canton.
Le "rideau de bambou" ne ressemble en rien au " rideau
de fer " - en dehors de l'idée que s'en font les touristes
américains, que des autocars déposent par centaines sur
une petite esplanade, où ils peuvent louer des jumelles et d'où
on leur montre, au-delà d'un petit cours d'eau, quelques paysans
" communistes " travaillant dans une rizière. Ils peuvent
également photographier, pour le prix modique de vingt cents, un
couple de petits vieux avec des valises, qui se disent réfugiés.
Et pour une somme un peu plus importante, ces mêmes vieux sont prêts
à raconter, dans un anglais approximatif, tout ce que les touristes
ont envie d'entendre.
La vente d'histoires sur la Chine communiste, telles que les auditeurs
veulent les entendre, est devenue d'ailleurs une industrie florissante,
d'autant plus que la frontière est fermée à tous
les étrangers et en particulier aux journalistes. Les Chinois de
Hongkong, en revanche, sont libres d'aller et de venir, certains envoient
même leurs enfants dans les écoles de la Chine continentale.
De leur côté, les autorités britanniques limitent
le flux des réfugiés, mais seulement dans la mesure où
Hongkong n'a plus de place pour les accueillir. La politique des autorités
chinoises varie : il paraît qu'à certaines époques
elles ont même encouragé l'émigration.
En somme Hongkong est le produit d'une symbiose entre les intérêts
britanniques et ceux de la Chine communiste. L'eau et les produits alimentaires
qu'on y consomme sont payés avec des devises, dont la Chine a besoin
et dont Hongkong regorge, grâce à ses industries d'exportation
et à ses exemptions de douane (ici un Leica coûte moins cher
qu'en Allemagne et un transistor bien moins qu'au Japon.) Tout se passe
comme si la Chine communiste avait loué aux " ennemis de classe
" un petit bout de son territoire et quatre millions de ses habitants,
en contrepartie d'un revenu en devises. Pour un pays riche en territoires
et en habitants, mais pauvre en dollars, la transaction est logique -
même si en termes d'idéologie elle peut paraître étrange.
La convention tacite, à Hongkong, est de ne pas aborder ces thèmes
- et même d'éviter les conversations politiques en général
: si vous mentionnez Mao-Tsé-Toung, Tchang-Kaï-Chek, le "
Grand Bond en Avant " ou les Communes populaires, votre interlocuteur
changera de sujet. Il n'est pas de bon ton de parler du passé précommuniste,
et le comble de l'indélicatesse serait d'évoquer cette fameuse
échéance de la fin du siècle, quand Hongkong devrait
retourner sous la domination de Pékin . Vue d'avion, Hongkong est
un archipel d'îles et de presqu'îles rocheuses : un lieu choisi,
comme d'autres bases stratégiques de l'Empire, par des hommes venus
de la mer et soucieux avant tout de la sécurité de leurs
bateaux. Ils ne pouvaient prévoir qu'un jour il aurait fallu y
entasser quatre millions de personnes, dans des immeubles agrippés
aux pentes des collines ; et que, quand il ne resterait plus d'espace
sur ces pentes, on finirait par en raser les sommets, par tranches, comme
des mottes de beurre. Les pierres récupérées sont
posées dans la mer, ce qui permet de gagner quelques hectares :
ainsi, la nouvelle piste d'atterrissage est une langue de terre artificielle,
étendue dans la baie comme un tremplin à fleur d'eau.
Au moment de l'atterrissage on aperçoit, à travers les
hublots, les premières rangées des tours d'habitation, avec
leurs façades couvertes d'inscriptions chinoises et de linge à
sécher. Et comme on n'a pas l'habitude d'atterrir au milieu des
immeubles, on prend le grouillement de ces caractères pour celui
d'une foule, qui s'agiterait au milieu d'une mer de drapeaux.
Dès ce premier coup d'il, Hongkong m'a donné envie
de photographier. Ici tout est disposé verticalement, non seulement
les immeubles, mais aussi les caractères des enseignes, les tramways
à deux étages, les ruelles montant en escalier vers le sommet
de Victoria : cela donne des images remplies de bas en haut, sur toute
la surface du rectangle, qui correspondent bien à un type de composition
qui me convient. Certaines maisons plus anciennes semblent construites
les unes sur les autres, avec en plus, sur leurs toits, des sortes de
bidonvilles, et au-dessus de ces bidonvilles encore des séchoirs
à linge.
Sur certaines façades, les habitants de l'immeuble ont accroché
des balcons couverts, plus ou moins périclitants, où des
familles en surnombre s'entassent avec leurs meubles et leur linge à
sécher. J'ai fait des photos à l'intérieur d'un de
ces immeubles. La hauteur des plafonds dépasse à peine deux
mètres, mais pour les Chinois cela laisse de l'espace utilisable
: ils se sont arrangés pour y faire tenir une mezzanine remplie
de meubles, entre lesquels j'entrevois un homme accroupi, travaillant
sur une machine à coudre.
Contrairement aux Indiens, les Chinois aiment les objets. Seulement que,
faute d'espace, ils sont obligés de les empiler les uns sur les
autres, dans des architectures de valises et de boîtes à
chaussures, continuellement déplacées et reconstituées,
selon qu'ils aient besoin de travailler, de cuisiner ou de dormir au milieu
de leurs possessions.
Sont-ils obsédés par l'horreur du vide ? (Comme moi-même,
du reste, dans mes compositions photographiques...) De surcroît
leur temps est aussi encombré que leur espace : ils travaillent
dix-huit heures par jour, sept jours par semaine, trois cent soixante-deux
jours par an, sans repos hebdomadaire ni jours fériés, en
dehors des trois jours du Nouvel An chinois. Le principal souci de la
police de Hongkong est d'empêcher le travail illégal : le
jour, ses agents détruisent des cabanes bâties sans permis
sur les hauts des collines, ainsi que les terrasses " illégales
", que les squatters aménagent entre les rochers, avec de
la terre achetée au poids et apportée de loin, à
dos d'homme.
La nuit, les contrevenants reconstruisent ce que les policiers ont détruit
le jour, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les hommes de loi se
découragent.
(En fait, ces conflits viennent d'un excès de scrupule de la part
des autorités, qui non seulement relogent les squatters dans les
nouvelles tours d'habitation, au fur et à mesure qu'elles sont
construites, mais qui de surcroît les dédommagent de la valeur
des cabanes, des terrasses et des mini-usines qu'ils les forcent à
quitter - mais chaque fois cela donne lieu à des frais supplémentaires,
que naturellement l'on préfère éviter.)
Les Chinois sont si occupés à remplir leur temps, qu'ils
peuvent à peine se permettre le luxe de lever les yeux. Je me suis
aventuré dans des bidonvilles de banlieue, que les touristes ne
doivent pas visiter souvent. En Inde ou en Égypte, j'aurais été
immédiatement entouré par une foule. Ici, les femmes ont
continué de laver leur linge, indifférentes à ma
présence. Même les enfants n'ont pas de temps à perdre.
J'en ai photographié un qui ne pouvait avoir plus que 2 ans et
qui en portait un autre, plus petit, sur ses épaules, derrière
sa mère encombrée par quelque charge plus lourde.
En dehors du travail, les deux choses qui comptent dans leur vie sont
la nourriture et le jeu. Certaines ruelles, le soir, retentissent d'un
bruit qui fait penser à des rafales de mitraillette : ce ne sont
que les dés du majong, percutés sur les tables des tavernes.
Chez le marchand de glaces, les enfants n'achètent pas simplement
un ice-cream : mais ils reçoivent, en prime, le droit de faire
tourner la flèche d'une roulette, qui pourrait leur en faire gagner
un deuxième. Et toujours, qu'il s'agisse de roulette, de majong
ou de machines à sous, ils s'appliquent au jeu avec le même
acharnement avec lequel ils travaillent.
C'est ainsi de la même manière qu'ils se nourrissent, rivés
au bol, les baguettes créant un courant alimentaire ininterrompu,
du récipient à la bouche. Ils mangent n'importe où,
au cours de n'importe quelle occupation, à n'importe quelle heure,
seuls ou en famille, sur les lieux de travail, dans leurs boutiques ou
dans des tavernes au milieu des rues. On voit partout des étalages
de vivres, dont on a souvent du mal à reconnaître la nature
: canards déplumés et aplatis, formant comme des murs d'écailles,
carcasses d'iguanes ou de serpents, mâchoires de requin, nids d'hirondelle,
champignons secs, langues de canard, ufs de toute origine et dimension,
maculés, striés, noirs ou entourés de moisissures
qui représentent, me dit-on, un extrême de raffinement gastronomique.
L'idée maîtresse de la cuisine chinoise est que toute substance
d'origine animale ou végétale peut devenir un mets délicieux,
à condition d'être préparée de la manière
adéquate. Il est sans doute significatif, dans ce contexte, que
le centre de la personnalité, pour les Chinois, ne se situe ni
dans la tête ni dans le cur - mais au niveau du ventre. Je
ne crois pas avoir vu des gens affamés à Hongkong. J'ai
vu de la misère, assurément, mais dont les apparences sont
tout à l'opposé du dénuement des Indiens. Ici la
pauvreté est faite d'un trop-plein d'objets, plus ou moins crasseux,
pourris ou malodorants : de la matière en trop.
L'autre différence avec l'Inde, sans doute plus fondamentale,
est dans la qualité de la présence humaine. En Inde, le
soir, on voit des gens immobiles, assis pendant des heures face à
la mer. Il arrive même que des inconnus viennent vous visiter dans
votre chambre d'hôtel et s'installent dans cette même immobilité
face à vous, sans rien dire ni demander, mais tellement chargés
de présence que leur contour matériel paraît se perdre.
Les Chinois, au contraire, ne perdent jamais leurs contours. Ils demandent
sans arrêt : " Combien de pounds, de inches, de dollars ? Quelle
est l'heure exacte ? " Ils retrouvent toujours le fil perdu d'une
conversation - mais ne vous permettent jamais de rencontrer leur regard.
Ou alors ils vous opposent ce rire qui n'est qu'une barrière :
leurs yeux, en se plissant, paraissent encore plus petits et moins saisissables.
Ils semblent ignorer la tendresse, je ne crois pas avoir vu de couples
se tenant par la main. Et quand j'avance ma propre main pour caresser
la tête d'un enfant, celui-ci se retire précipitamment, comme
pour éviter une gifle.
Je me suis dit que quand ils pensent à leur mère, ces enfants
doivent imaginer un dos : c'est la partie de son corps qu'elle leur présente
le plus souvent, pendant les premières années de leur vie.
(Au Japon aussi les mères portent leurs enfants sur le dos, mais
attachés un peu plus haut, de manière que le visage de l'enfant
puisse s'appuyer contre leur nuque. Et à tout instant elles se
retournent pour lui sourire).
Faut-il mentionner, dans ce contexte, ce qui m'apparaît comme leur
penchant à la cruauté ? Les pieds atrophiés des femmes,
les arbres nains, les formes vivantes tordues ou forcées en dépit
du sens naturel ? Ou même certains caractères de leur écriture,
qui originellement représentaient une femme, un enfant, un éléphant
ou un tigre, et qui ont été tellement déformés
par l'usage qu'ils ne gardent plus la moindre ressemblance avec ces modèles
? Pourtant les Chinois se prétendent sensibles à la nature
: il faut croire qu'ils l'aiment pour la remodeler selon leur goût,
en lui imposant des formes qui correspondent à leurs propres structures
mentales.
À propos de cruauté : l'un des lieux qui m'ont frappé
le plus a été le Tiger Balm Garden, un parc privé
appartenant à un entrepreneur richissime, inventeur d'une pommade
prétendue miraculeuse et appelée justement Tiger Balm.
Ce parc contient des sculptures polychromes, du kitsch le plus parfait,
censées représenter les grands mythes des différentes
civilisations : la chinoise, l'indienne, la grecque et bien sûr
l'hollywoodienne. Lors des festivités du Nouvel An, qui ont justement
lieu ces jours-ci, le parc est ouvert au public et les familles viennent
y promener leurs enfants. Les reliefs devant lesquels on se bouscule le
plus, pour s'y faire photographier avec le petit dernier sur les épaules,
sont ceux qui montrent, en reliefs très réalistes et hauts
en couleur, des extraits du répertoire des tortures chinoises :
de la simple crevaison des yeux, suivie d'écartèlement par
quatre chevaux sauvages, à des procédés plus imaginatifs,
comme celui d'ouvrir le ventre d'une femme et de le recoudre après
y avoir introduit un chat vivant. Les enfants pointent du doigt, posent
des questions et suivent avec intérêt les explications. Que
pourrait-on leur offrir de plus instructif ?
En ce qui me concerne, je me suis senti de jour en jour plus irrité
par cette ville et par ce continuel souci d'argent, de jeu et de nourriture.
Dans une métropole de quatre millions d'habitants, débordante
de richesses matérielles, on ne projette pas un bon film, on ne
présente pas une pièce de théâtre, pas un concert,
pas une exposition de peinture. Les gens dans la rue me croisent sans
me regarder. Ils ne me veulent pas de mal : mais c'est comme si pour eux
je n'existais pas, comme si chacun d'eux était entouré de
sa propre Muraille de Chine.
Même quand ils m'approchent par intérêt, comme le
commerçant qui voudrait me vendre ses gadgets ou l'entraîneuse
qui essaie de m'attirer dans son bar, ils s'y prennent avec maladresse,
me poursuivent avec une insistance qui aboutit plutôt à m'éloigner.
Je me suis demandé si ce qui nous paraît si incompréhensible
dans la politique étrangère de la Chine, et que nous expliquons
souvent par des subtilités " orientales ", ne vient pas
simplement d'un handicap psychologique, de cette Muraille de Chine mentale,
qui les empêche de nous considérer comme leurs semblables.
Mais la frustration, que j'ai ressentie à mon départ, vient
surtout du sentiment de n'avoir trouvé à Hongkong qu'un
aspect très partiel de la Chine, et sans doute pas le meilleur.
Si on m'avait permis de traverser le " rideau de bambou ", j'aurais
peut-être rencontré des gens qui ne poursuivent pas seulement
des buts matériels. Je ne sais si je me serais senti plus proche
d'eux que des habitants de Hongkong, mais je regrette de ne pas en avoir
eu l'opportunité.
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