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    Tokyo - L'extrême Occident  
       
       
       
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Depuis le début de ce voyage, j'avais imaginé que Tokyo en serait l'apogée - et je n'ai pas été déçu. En découvrant une ville ou un pays, il est naturel de se demander quelle est son importance - ou son poids relatif - par rapport au reste de la planète.

Sydney, en dépit de ses beautés et de ses richesses, ne pèse pas très lourd : si elle était soudainement transportée sur Mars, seuls les marchands de laine et les passionnés de tennis en seraient affectés.

Le poids du Caire tient à son influence sur les pays musulmans, qui pèsent à leur tour par leur contrôle du pétrole. Mais si le reste du monde pouvait se passer de cette source d'énergie, ces pays se retrouveraient dans l'impasse à laquelle ils se sont eux-mêmes condamnés, pour avoir relégué une moitié de leur population - les femmes - dans l'impuissance et l'ignorance.

L'Inde aurait pu exercer un grand rayonnement (c'est du moins ce que j'ai envie de croire) si elle était restée fidèle à Gandhi et à son rêve d'une société artisanale et agricole, basée sur l'autarcie des villages. Une telle société aurait représenté une alternative (ou du moins un contrepoids) à notre civilisation technologique. Malheureusement, les successeurs du Mahatma n'ont gardé de ce rêve qu'une phraséologie creuse et se sont résignés à une politique de compromis.

Depuis mon étape de Bangkok, j'ai compris que l'Extrême-Orient est en passe de devenir l'un de centres de gravité de la planète (les autres restant l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord). Pour mes interlocuteurs de Hongkong, le centre de ce centre serait Pékin.

Curieusement, beaucoup de Japonais semblent partager cet avis, bien que leur pays se développe plus rapidement que n'importe quel autre, et que leur capitale soit actuellement la plus grande ville du monde. Cela s'explique peut-être par le complexe d'infériorité-supériorité que les Japonais ont toujours ressenti par rapport à la Chine.

Pendant le vol de Hongkong à Tokyo, je m'étais demandé si j'aurais trouvé de grandes différences entre les habitants de ces villes. Le premier Japonais dont je garde le souvenir était un jeune porteur de bagages : grand, souple et musclé, comme un joueur de tennis, avec des joues roses de bébé. Il a refusé mon pourboire (j'ai appris par la suite que les Japonais ne pratiquent pas cet usage) et la franchise de son regard n'avait certainement rien de commun avec l'attitude peu communicative des gens de Hongkong. Mais il ressemblait encore moins aux petits hommes d'affaires japonais, que j'avais vus se promener en groupes sur les Champs-Élysées ou dans le quartier de l'Opéra.

Ce fut peut-être cette première physionomie qui déclencha mon coup de foudre : car mes quatre semaines à Tokyo ont été comme une continuelle histoire d'amour.

Dans aucune de mes autres étapes je n'ai fait autant de photos, avec autant d'enthousiasme - en fait avec cet excès de foi avec lequel on peut faire le portrait d'une femme aimée : en négligeant parfois ses beautés évidentes, pour s'attarder plus longuement sur des charmes secrets, que l'on se croit seul à découvrir. Pourtant (et comme il peut arriver dans le cas d'une femme aimée), j'ai quitté Tokyo en me disant que mes images n'étaient pas à la hauteur de ce que j'avais ressenti. Le besoin même, que j'éprouve en ce moment, d'exprimer mes émotions par des mots, prouve bien que mes photos ne les traduisent qu'imparfaitement.

L'idée de Tokyo comme d'un Extrême-Occident m'est apparue dès mon arrivée. Si notre concept d'" Orient " correspond à des caractères qui s'intensifient au fur et à mesure que nous continuons vers la Turquie, le Moyen-Orient, l'Iran et l'Inde, et si nous représentons cette tendance par une flèche, le prolongement de la flèche ne nous conduira pas au Japon. Tokyo se trouverait plutôt à l'extrémité de l'autre flèche qui, partant de Paris et de Londres, passerait par New York et la Californie. (Quelle serait, dans cette géométrie, la place de la Chine ? Sans doute celle que les Chinois se sont eux-mêmes assignée, en appelant leur pays " l'empire du Milieu ".) La prolifération de la technologie a été l'un des premiers aspects qui m'ont frappé. Dans ma chambre d'hôtel, les boutons et les voyants rouges et verts font penser au tableau de bord d'un avion. Quand je m'approche d'un taxi, et dès que le chauffeur m'a repéré et qu'il a arrêté sa voiture, la portière s'ouvre d'elle même. Seibu, l'un des grands magasins, effectue ses livraisons par hélicoptère (si le client habite assez loin et si le volume des achats le justifie). Un autre est desservi par deux lignes de métro et une de chemin de fer, qui appartiennent à la même société et dont les gares se trouvent, respectivement, au premier, au deuxième et au troisième étage de l'établissement. Les villageois qui visitent le Palais Impérial sont équipés d'appareils Nikon ou Canon et j'ai même vu une petite vieille munie d'un téléobjectif. Masato, mon assistant interprète, m'a invité chez son père (qui n'est qu'épicier, mais dont la tête ressemble à celle d'un bouddha) pour me faire goûter un dîner traditionnel, servi sur les tatami par les femmes de la famille, agenouillées à côté des convives masculins. Au moment du dessert, le bouddha a entrouvert son kimono pour en sortir un walkie-talkie, avec lequel il a appelé son épicerie pour commander un supplément de fruits.

Il existe à Tokyo onze chaînes de télévision, dont trois en couleur. Elles transmettent à partir d'une tour d'acier qui est une réplique de la tour Eiffel - mais un peu plus haute. Les enseignes au néon de Ginza, Shimbashi et Shinjuku sont plus nombreuses que celles de New York. Ces quartiers restent embouteillés une grande partie de la nuit, par les taxis qui circulent entre leurs huit mille boîtes de nuit et à leurs vingt-cinq mille bars, aménagés sur tous les étages de leurs immeubles.

Tokyo possède peu de tours, car le risque de tremblements de terre en rend la construction très onéreuse. En conséquence, la ville s'étale en largeur, mais sans plan d'urbanisme apparent. Les rues secondaires n'ont pas de noms et les numéros des immeubles ne paraissent correspondre à aucune logique (pour retrouver une adresse, on suit le petit plan imprimé sur le dos de chaque carte de visite). De la terrasse de l'une des tours, un cylindre en verre et acier, qui surplombe les magasins San-Ai, on peut avoir une vue de Ginza : le panorama que l'on découvre pourrait être l'invention d'un enfant de 3 ans, que l'on aurait pourvu de fonds illimités et des compétences de quelques architectes. Au sommet d'un immeuble, on voit tourner un gigantesque globe en aluminium, éclairé au néon ; sur un deuxième on distingue une fusée, sur un troisième le dernier modèle d'une automobile. Plus loin, un parc d'amusement est installé sur un toit. Le tout est entrecoupé de rangées de maisons démolies, qui seront prochainement remplacées par des autoroutes sur pilotis.

Les Japonais ont très peur des microbes. Quand j'ai vu pour la première fois des femmes et des hommes portant des masques de coton, j'ai pensé aux Jaïns de l'Inde, qui craignent de commettre un meurtre en avalant par mégarde un insecte. Cela donna lieu à un long quiproquo avec mon interprète, qui ne saisissait pas le sens de mes questions. Finalement j'ai cru comprendre que ces masques sont censés éviter des infections des voies respiratoires (ou leur propagation, au cas où les porteurs seraient eux-mêmes affectés).

Je dois dire que cette explication ne m'a pas entièrement convaincu : ici la grippe n'est ni plus fréquente ni plus infectieuse qu'ailleurs. Mais j'ai remarqué que les Japonais (et surtout les Japonaises) ont tendance à manifester leur pudeur en se couvrant la bouche d'une main : les masques de coton correspondent peut-être à un réflexe de défense du même ordre, un peu comme certains timides de chez nous se cachent derrière des lunettes de soleil.

Me voilà arrivé au long chapitre de leurs névroses. Je ne me considère pas un spécialiste d'ethnopsychologie, mais je ne peux m'empêcher de réunir quelques remarques évidentes.

D'abord leur crainte de " perdre la face ". Pour réduire ce risque, les japonais commencent par s'auto-dénigrer. " Your very bad assistant " dit Masato en parlant de lui-même, à quoi je suis censé répondre par une litanie de compliments. À chaque compliment son visage s'éclaire, comme si je lui redonnais vie, mais une minute plus tard il sera repris par le doute et en sollicitera d'autres.

Le directeur de l'Asahi Shibun, quotidien tiré à neuf millions d'exemplaires, a bien voulu me recevoir pendant une demi-heure. Il comprenait parfaitement mon anglais, mais il n'a voulu répondre que par la bouche de son interprète, pour ne pas s'exposer au risque de commettre une faute.

Le hara-kiri traditionnel est tombé en désuétude, mais les suicides restent nombreux, surtout parmi les jeunes. Un intellectuel de 28 ans, grand, beau garçon, parlant quatre langues, m'a dit ne jamais avoir eu de rapports sexuels. Il paraît que c'est le cas de nombreux hommes, souvent à la suite d'une première difficulté : l'abstinence leur paraît préférable au risque d'échec. On peut se demander si les spectacles sado-masochistes de leurs boîtes de nuit, tout comme l'érotisme traditionnel des fameuses estampes, ne seraient qu'une façade cachant une insécurité profonde. (Cela expliquerait aussi le " For Japanese only ", que l'on peut voir à l'entrée de certains de leurs clubs de rencontres : il ne faut surtout pas s'exposer au danger d'une comparaison défavorable.)

La vogue des opérations esthétiques en est un autre symptôme. Le docteur Fumio Umezawa, directeur de la Jujin Clinic (célèbre, selon lui, dans le monde entier, et comptant même des Américaines parmi ses patientes), m'a assuré que la moitié des jeunes femmes de Tokyo se sont soumises à des interventions de ce type : certaines (à l'opposé de certaines femmes occidentales) souhaitent faire agrandir leur nez, d'autres demandent une " double paupière ", pour avoir les yeux moins " orientaux ", d'autres encore font creuser des fossettes dans leurs joues. (Il est intéressant de rappeler, à ce propos, que tous les mannequins des vitrines japonaises ont des traits " occidentaux ".) D'autre part le docteur Umezawa m'informe que plus d'un tiers de ses patients sont des hommes. Il leur fait des implants d'un type particulier, destinés à accroître leur confiance dans leurs performances sexuelles. Les relations interpersonnelles sont assujetties à des protocoles complexes, déterminés par la hiérarchie sociale et par l'impératif de " garder la face ". Pour le pronom singulier de la première personne il existe six mots différents, selon le sexe du locuteur et sa position (inférieure, égale ou supérieure) dans la hiérarchie sociale. La conversation emprunte des détours dans lesquels même l'esprit japonais peut se perdre. Je demande à quelqu'un : " Croyez-vous qu'il fera beau demain ? " Mon interprète traduit pendant cinq ou six minutes, renforçant ses propos par des gestes éloquents. L'interlocuteur répond pendant un temps un peu plus long, l'interprète réplique, la discussion s'échauffe, je les interromps pour savoir de quoi il s'agit, et l'interprète me répond, probablement en toute vérité : " L'honorable san dit qu'il pourrait faire beau, mais qu'il pourrait aussi pleuvoir. "

Pourtant, il ne m'est jamais venu à l'esprit d'attribuer ces difficultés de communication à quelque " mystère oriental " : si l'on met à part leurs complexes psychologiques, les Japonais sont plus proches de nous que d'autres peuples d'Asie. La phonétique de leur langue ne comporte pas de tons, comme celle du chinois, et leur grammaire ressemble à celle des langues altaïques, dont font ainsi partie le finnois et le magyar.

Par ailleurs, je me suis rendu compte que je pouvais communiquer avec eux d'une manière bien plus directe que par les mots : pour qui a l'esprit visuel, l'ouverture sur le Japon passe par le regard.

La culture japonaise a toujours été dominée par le goût des surfaces, des compositions et des couleurs (parmi lesquelles il faut compter la gamme des gris). Dans les rites de leurs différentes religions, la forme représente l'essence. Ici, la notion de " surface " n'a rien de péjoratif, dans la mesure où elle n'implique pas la prééminence d'un " intérieur " sur un " extérieur " : c'est, au contraire, le contenant qui détermine le contenu, comme chez ces crustacés qu'on retrouve tout aussi souvent dans leur peinture que dans leur gastronomie. L'art abstrait, que nous avons découvert il y a cinquante ans, existe au Japon depuis des siècles. Leur peinture, leur photographie et leurs films nous touchent directement, sans besoin d'explications ou d'intermédiaires. Je viens d'acheter le tableau d'un Japonais contemporain : toutes les femmes de chambre de mon hôtel sont venues l'admirer.

Avec mes interlocuteurs (et mieux encore avec mes interlocutrices), quelques traits griffonnés sur un papier me permettent de m'entendre sur les problèmes du quotidien, évitant les malentendus qui (je commence à m'en rendre compte) ne viennent pas tellement de leur ignorance de l'anglais, que du manque d'équivalents anglais pour les particularités de leur pensée et de leur syntaxe. Tous les problèmes deviennent plus simples dès que je sors mon stylo à bille et que je dessine des objets ou des chiffres, en les entourant par des carrés ou en les reliant par des flèches. On me comprend en un clin d'œil et on me répond du tac au tac, dans le même code. Et bien sûr cette prééminence du visuel m'apparaît comme une raison supplémentaire pour considérer le Japon comme un Extrême-Occident.

Je me suis amusé avec leurs jouets électroniques, je me suis attendri sur leurs complexes, je me suis senti à l'aise dans leur univers visuel, mais mon amour pour Tokyo peut s'expliquer encore plus simplement : je suis irrésistiblement séduit par leurs femmes.

On pourrait dire qu'il existe des pays d'hommes et des pays de femmes, dans le sens où dans certains pays on trouve les hommes plus intéressants ou plus brillants que les femmes - ou vice versa. Cela se prêterait à un jeu de société, où chaque joueur exprimerait ses opinions et ferait part de ses expériences... Selon les miennes, je placerais la Grande-Bretagne, les États-Unis, l'Australie, les Pays-Bas et l'Espagne parmi les " pays d'hommes ", j'aurais du mal à décider pour l'Italie et la France, mais je classerais résolument la Pologne, l'Inde, la Thaïlande et le Brésil parmi les " pays de femmes ".

Dans le cas du Japon, les femmes l'emporteraient de très loin. Les hommes japonais se laissent mouler par le système, finissant par devenir les rouages de quelque grosse machine, s'identifiant à un uniforme, laissant leur regard s'éteindre derrière leurs lunettes ; dans le meilleur des cas, ils montent dans la hiérarchie sociale, pour devenir ces gros messieurs au rire bruyant, assez semblables à des crapauds, que des limousines aux vitres teintées, facturées sur note de frais, déposent tous les soirs dans les ruelles de Ginza et de Shinjuku.

Au seuil des bars, ils sont accueillis par des jeunes filles frêles, souriantes, cachées sous une couche épaisse de poudre et de la laque, qui les débarrassent de leurs manteaux et de leurs attaché-case, essuient leurs mains et leurs visages avec des serviettes chaudes, leur servent à boire et à manger, tout en leur chuchotant à l'oreille des plaisanteries d'autant plus obscènes, qu'elles sortent de leurs petites bouches délicates et qu'elles sont illustrées par les mimiques papillonnantes de leurs petites mains, expertes dans l'arrangement des fleurs et dans la cérémonie du thé.

Au fur et à mesure que la soirée avance et que l'alcool coule, le rire des hommes devient plus grossier et leurs mouvements plus lents. Les filles-papillons, en les soutenant des deux côtés, les accompagnent à l'urinoir, et quand finalement arrive l'heure de la fermeture et que la limousine est appelée pour les reconduire au domicile conjugal, elles les déposent sur le siège arrière, comme des fourmis transportant un cafard. Puis, en chœur, elles entonnent sayonara et exécutent une révérence derrière la voiture qui s'éloigne. Elles ont gagné leur soirée, elles rentreront par le métro et dormiront seules sur leur tatami, rêvant au jour où l'un de ces messieurs sera devenu leur mari, et où elles auront le loisir de l'attendre à la maison pendant ses sorties.

En attendant, elles suivent des cours d'ikebana (arrangement de fleurs), s'initient à la cérémonie du thé, étudient le chant et l'anglais. Elles n'ont pas besoin d'apprendre leur rôle de femmes, leurs mères leur en ont donné l'exemple : elles savent que quand un homme les néglige, les trompe ou les brutalise, leur devoir est de se taire et de détourner la tête, juste le temps de laisser couler quelques larmes. L'important est que cela se passe vite : ensuite elles pourront de nouveau le regarder en face, d'un regard un peu mouillé mais souriant. Et avec le temps, au fil des années, elles perdront l'habitude de pleurer.

Celles qui auront le bonheur de trouver un mari et de lui faire des enfants pourront faire leurs achats chez Toyoko ou chez Seibu, portant leurs bébés joufflus sur le dos. Pour en équilibrer le poids, elles tendront leur cou vers l'avant, montrant ainsi la peau de leur nuque et peut-être, sous l'ampleur du kimono, quelques centimètres de leur dos : ce sont les parties du corps féminin que les Japonais considèrent comme les plus attrayantes. Puis, avec le passage des années, elles vieilliront sans enlaidir.

Mais il y aura celles qui ne trouveront pas de mari. Notre époque n'est plus celle où, même vendue à un époux inconnu ou à une maison de thé, toute femme japonaise finissait par trouver sa place. De nos jours, elles ne sont sûres de rien : en attendant leur chance, elles s'emploient comme hôtesses dans les fourmilières des bars sur dix étages, ou comme vendeuses chez Seibu, ou au mieux, si elles sont assez hautes de taille, elles se laissent opérer le visage avec l'espoir de devenir mannequins. Elles continueront de rêver de mariage et d'enfants - mais elles auront de moins en moins de chances de réaliser ce rêve.

Dans les discothèques de Shimbashi, pourtant, on peut rencontrer des jeunes filles d'une nouvelle espèce, dont les attitudes n'ont rien de papillonnant. Leur moyenne d'âge est de 15 ans et leurs figures sont plutôt boutonneuses. Elles parlent à voix haute, fréquentent les bowlings et pratiquent le judo. Certaines se droguent avec des tranquillisants, pour s'endormir dans les bras d'un garçon ou sur une table de café. Elles n'ont pas encore appris le twist, il faudra sans doute plus qu'une génération pour qu'elles dépassent leur crainte du ridicule. Mais elles ont désappris les révérences. Sont-elles l'avant-garde des Japonaises de demain ?

Un ami japonais m'a parlé de la fin du Japon d'avant-hier :

" Pendant les derniers mois de la guerre, nos existences semblaient glisser dans l'irréel. Presque tous les hommes étaient au front, Tokyo était rasée. Dans les écoles, les enfants collaient des bouts de papier, pour fabriquer des ballons auxquels on attacherait des bombes incendiaires. Nos militaires, qui n'avaient plus ni d'avions ni d'essence, avaient imaginé de confier ces ballons aux vents du Pacifique, dans l'espoir qu'ils atterriraient en Californie et mettraient le feu au pays. On en a effectivement lancé plusieurs milliers, et il paraît que certains ont causé quelques dommages dans une forêt du Canada.

" Mais il nous était impossible d'imaginer la défaite, car jamais notre sol n'avait été foulé par des étrangers. Néanmoins, en prévision du pire, les autorités nous distribuaient des grenades, en nous expliquant comment les utiliser pour nous suicider en masse : si l'on formait un cercle autour de l'engin et si l'on se tenait par les bras, une grenade devait suffire pour une vingtaine de personnes.

" Même après Hiroshima et Nagasaki, les militaires voulaient continuer le combat. Mais l'empereur a pris la décision de déposer les armes et nous a annoncé sa décision par radio. Nous avons attendu son message durant des heures, autour de postes installés dans les lieux publics. Et quand finalement il a parlé, nous n'étions pas sûrs que cette voix était bien la sienne : car jamais aucun de nous ne l'avait entendue. D'ailleurs, nous saisissions à peine la signification de ses mots, prononcés dans une forme de japonais ancien, que beaucoup d'entre nous ignoraient. Nous avons fini par comprendre que la guerre était finie et qu'il y aurait un après. Mais nous étions incapables d'imaginer à quoi cet après ressemblerait ."

 
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