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    Los Angeles - L'irréel  
       
       
       
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"Mon prénom est Poppy, je vais tâcher de me rappeler les vôtres : Charlie, Géraldine, Wilford, Peggy, Susy, Jacky, Willy, Nicky et Franky. C'est bien cela ? Avez-vous vos tickets ? Voulez-vous bien lever la main pour me les montrer ? And now, please, put on your happy Disneyland smile, and enjoy yourself."

Elle est l'une des hôtesses de Disneyland. Son visage est celui d'une femme d'une trentaine d'années, mais elle est habillée et coiffée comme si elle en avait 13 : jupe écossaise au-dessus des genoux, béret de cavalière du même tissu, couettes partant du crâne à angle droit. Mon billet coûte quatre dollars et me donne droit à un tour guidé et à dix adventures, parmi les cinquante que Mister Disney a conçus pour ses visiteurs.

Nous commençons par la forêt équatoriale, avec chasse aux éléphants (en plastique), attaque par une tribu de cannibales (également en plastique, mais avec de vrais cris de guerre enregistrés sur bande). Ensuite, nous nous embarquons sur le bateau du Mississippi (deux tiers de la grandeur réelle, comme tous les objets de Disneyland : c'est la règle d'or du Pays des Rêves). Sur les rivages du fleuve (artificiel), nous pouvons observer les Pionniers à la conquête de l'Ouest et les Sioux qui les attaquent (en plastique, deux tiers de la grandeur nature, bruitage sur bande). Sur le dos d'un poney (vrai) nous visitons le Grand Canyon (en plastique), où nous sommes poursuivis par des coyotes (en plastique) et un peu mouillés (en vrai), par un geyser (assez bien imité). Nous montons sur la plate-forme de l'Arbre de Robinson, haut de trente mètres, avec 25.000 feuilles (en plastique) et de nombreuses orchidées (en plastique et avec parfum synthétique).

Sur le Petit Train des Rêves, nous faisons le tour du Pays des Fées, où nous rencontrons le Petit Chaperon Rouge, Blanche Neige et les Sept Nains, etc. Dans le Grand Lac Artificiel du Pays de l'Avenir, le sous-marin Nautilus nous fait faire le Tour du Monde sous les Mers, avec passage sous les glaces du Pôle Nord et combat de Pieuvre Géante contre Serpent de Mer (en plastique). Du haut d'un télésiège nous voyons Les Deux Alpinistes (vrais) qui, tous les jours à quatre heures quinze, sauf le lundi, escaladent un Matterhorn de soixante mètres (en plastique). Dans le Théâtre Circulaire, nous admirons les Paysages de l'Amérique, projetés par six caméras sur un écran de 360 degrés.

Et pour finir, nous faisons le Voyage autour de la Lune, en fusée, au cours duquel nous échappons de justesse à la collision avec une météorite et à une attaque par des Rayons de la Mort Soviétiques. Mais Mister Disney a tout prévu. La blonde Poppy, dont le sourire nous a accompagnés à travers toutes ces péripéties, nous ramène sains et saufs sur la grande place de Disneyland, nous offre un Coca-Cola d'adieu, et nous quitte en nous appelant par nos prénoms et en nous assurant que Mister Disney sera enchanté de nous revoir prochainement.

J'allais oublier un détail : dans le groupe de Peggy, Susy, Willy, Mickey etc., je suis le plus jeune. La moyenne d'âge est au-dessus de 50 ans, ce qui correspond aux statistiques publiées par Walt Disney Inc., selon lesquelles la moitié des visiteurs sont des retraités. Cette information m'a quelque peu rassuré, car c'est surtout pour les jeunes que l'effet de Disneyland me paraît néfaste. De toute manière, je ne permettrai jamais à mes propres enfants d'y mettre les pieds.

Los Angeles est l'agglomération la plus étendue du monde. Elle est peuplée par six millions de personnes, et l'on peut rouler sur l'une de ses autoroutes pendant deux heures et demie, sans en voir la fin. Pourtant ce n'est pas une ville. On ne dit pas : "Je vis à Los Angeles", mais : "Je vis à Santa Monica, ou à Beverley Hills, à Hollywood, à Venice, à Santa Ana, etc." Chacune de ces agglomérations possède sa municipalité, ses écoles, ses centres commerciaux et ses lieux de loisirs. Entre les unes et les autres, le freeway (autoroute libre de péage) longe des terres agricoles, des aéroports, des zones industrielles, des gisements de pétrole et même des déserts. Pour téléphoner de l'une à l'autre, on compose le numéro de l'interurbain. Los Angeles n'a pas de transports en commun, et en dehors des rues commerçantes, on ne voit pas de piétons. Il existe bien un downtown , qui s'appelle Los Angeles, avec quelques gratte-ciel (assez pauvrets à l'échelle américaine) et des slums habités par des Noirs. Quand on dit "Los Angeles" à un habitant de Beverley Hills, il pense à ce quartier plutôt qu'à l'ensemble.

Un Européen, au contraire, tend à imaginer Los Angeles comme une extension de Hollywood : un univers où des blondes plantureuses servent des cocktails dans les bars, en attendant d'être découvertes par un producteur. Cet univers-là est en voie de disparition. J'ai visité les studios de la Metro-Goldwyn-Mayer, où seulement sept plateaux sur trente sont encore en activité, et principalement pour la télévision.

En revanche, le Los Angeles Times publie quotidiennement quatre à six pages d'offres d'emploi, du type : "UNE CARRIÈRE PASSIONNANTE : contribuez à la défense de l'Amérique et du monde libre, pour recherches ultra-secrètes dans le domaine des armes nouvelles. Nous embauchons ingénieurs, électroniciens, mathématiciens, statisticiens, psychologues, biologues, spécialistes en relations publiques".

Ces annonces sont signées Douglas, Boeing, General Dynamics, Lockheed, General Electric. Depuis la Seconde Guerre mondiale, Los Angeles est devenue le centre de l'industrie aéronautique américaine, qui produit également des fusées balistiques et des véhicules spatiaux, ainsi que les ordinateurs pour diriger ces engins.

Si jamais la Russie soviétique et la Chine abandonnaient le communisme et devenaient des alliées de l'Amérique, deux tiers des habitants de Los Angeles se trouveraient au chômage : d'où la virulence de l'anticommunisme californien.

(À ce propos je dois ouvrir une parenthèse, qui me reconduit à Disneyland : au cours de son récent voyage aux États-Unis, le camarade Khrouchtchev avait exprimé le désir de visiter l'empire de Mister Disney - mais ce dernier n'a pas voulu l'accueillir. Cela me paraît d'autant plus regrettable que le Premier secrétaire du Parti y aurait rencontré un gros monsieur chauve, habillé de rouge, que Mister Disney a choisi pour piloter la Fusée pour la Lune, et qui ressemble à Khrouchtchev comme une goutte d'eau.)

Je ne connais pas, bien entendu, les localisations exactes de l'industrie de guerre américaine. Mais je ne crois pas me tromper en imaginant que Los Angeles produit chaque année de quoi anéantir une bonne partie de la planète. Je me suis demandé si les gens d'ici en étaient conscients et comment ils le ressentent.

Le Dr T., mathématicien, est employé chez Douglas, où il rédige des programmes d'ordinateur. Il a deux enfants, sa jeune femme en attend un troisième, ils possèdent une maison avec jardin, proche de la plage, une grosse berline américaine et une petite voiture de sport anglaise. Le Dr T. se considère un libéral, ce qui aux USA est l'équivalent d'un homme de gauche : il fréquente les cafés de Venice, le quartier des artistes, et il participe souvent à des manifestations en faveur des Noirs. Je lui ai demandé si le fait de collaborer à une industrie qui pourrait détruire la planète ne lui causait pas quelques angoisses. "Mais je ne travaille pas pour l'industrie de guerre", m'a-t-il répondu, "je ne fais que des programmes. Et Douglas ne fabrique pas seulement des fusées militaires. Je ne sais à quoi mes programmes serviront, mais ce sera peut-être pour l'aviation civile et pour l'exploration de l'espace."

Par son intermédiaire, j'ai obtenu l'autorisation de visiter les usines Douglas. Pas la section des fusées, bien entendu : mais j'ai néanmoins pu voir et photographier une chaîne de fabrication d'avions de chasse. Le hangar est si vaste que, pour se déplacer d'un poste à l'autre, les contremaîtres se servent de bicyclettes. L'atmosphère est presque ouatée, les murs sont peints d'un vert euphorisant, des haut-parleurs déversent une musique douce, des ouvrières souriantes quittent de temps en temps leur travail, pour se servir un thé ou un coca. J'ai fait le portrait de l'une d'elles, maquillée avec soin, les cheveux oxygénés, très fière de se mettre en pose. Elle avait presque les mêmes traits que les vamps en carton-pâte, installées sur les banquettes d'un un parc d'attraction en face de Disneyland, que des pères de famille californiens font semblant d'embrasser, just for fun, sous les Kodak bienveillants de leurs légitimes épouses.

En photographiant cette ouvrière, j'ai mieux compris pourquoi j'ai tant détesté Disneyland. Cette charmante femme s'y est sans doute promenée pendant plusieurs week-ends, pour se laisser gaver, comme le reste de ses concitoyens, par les aventures en plastique, désodorisées, aseptisées et livrées avec happy end garanti. Les cannibales, les serpents de mer et les météorites lui ont donné un frisson d'autant plus agréable, qu'elle était assurée d'avance que Mister Disney veillait sur elle. Et le lundi elle est revenue fabriquer des avions de chasse ou des fusées, en se figurant peut-être que ces engins n'ont pas plus de réalité que les attrapes de Disneyland et persuadée que l'avenir de la planète est en bonnes mains, puisque Mister Disney a tout prévu pour le mieux. En fin de compte, Disneyland pourrait bien être l'arme décisive, qu'il ne fallait surtout pas montrer au camarade Khrouchtchev.

La femme aux cheveux oxygénés et aux bras un peu trop puissants, que j'avais photographiée en plastique sur la banquette du parc d'attractions, et en chair et os dans l'usine Douglas, m'est réapparue à Hollywood, dans une boîte de nuit de Sunset Boulevard. Dans cet avatar, elle s'appelle Pat Collins et elle apparaît sur scène moulée dans une robe blanche.

Elle commence par débiter, sur un rythme de rock, une chansonnette dans laquelle reviennent les mots hypnosis et fun. Puis elle prononce une petite allocution, invitant les spectateurs à monter sur scène pour participer à une expérience scientifique, amusante et sans danger, qui va les libérer de leurs inhibitions, dévoiler leurs talents cachés, et peut-être même, par commandement post-hypnotique, les guérir de leurs éventuels penchants au tabac ou à l'alcool.

Dans la petite salle il ne reste pas une place libre. En dehors de quelques vedettes célèbres, dont on me chuchote les prénoms, le public se compose de gens ordinaires, semblables à ceux qui travaillent chez Douglas ou qui visitent Disneyland. Une vingtaine de volontaires montent sur scène. Pat Collins demande le silence, fait atténuer les lumières et commence ses incantations : "Vos paupières se baissent, se baissent, vos bras deviennent lourds, plus lourds, plus lourds." Elle palpe les muscles de ses sujets, pour s'assurer qu'ils sont bien détendus, et renvoie les moins aptes à leur place. Mais déjà quelques autres, qui étaient restés à leurs tables, sont entrés spontanément en transe. Elle les appelle sur scène, de manière qu'elle finit par réunir une douzaine de volontaires. Puis elle annonce que l'on peut relancer les lumières et la musique, recommencer à servir des consommations, laisser entrer ou sortir des clients. Elle n'a pas d'objections à ce que je fasse des photos, elle ne craint pas d'être dérangée, elle tient ses sujets bien en main.

Bien sûr l'hypnose de music-hall n'est pas une spécialité californienne. Et pourtant il me semble que le numéro de Pat Collins est assez caractéristique de Los Angeles, ne fût-ce que par le type féminin qu'elle représente : à la fois musclée, séductrice, maternelle et agressive. Mais il y a un autre aspect qui me frappe et me laisse perplexe : les rapports entre Pat et ses sujets aboutissent toujours à des situations ridicules et humiliantes pour ces derniers.

"Jack, votre femme est-elle dans la salle ? Je la prie de monter sur scène. Jack, vous n'avez pas revu votre femme depuis un an, elle vous a manqué, vous l'aimez à la folie, vous l'embrassez passionnément - mais Jack, que faites-vous ? pourquoi embrassez-vous cette femme ? Vous ne la connaissez pas, vous ne l'avez jamais vue, et d'ailleurs elle est sale et pue de la bouche !"

"Bill, venez boire un verre de champagne avec moi ! À votre santé ! Mais que vous arrive-t-il ? Votre verre vous colle aux lèvres, vous ne pouvez pas l'en détacher !"

"Maggie, vous êtes un chien, regardez sous cette table, il y a un os pour vous !"

"Charlie, vous êtes une machine à écrire !"

"Suzy, pourquoi êtes-vous toute nue ? Vous devriez avoir honte !"
"Leslie, vous avez rajeuni de quarante ans, vous êtes en pleine adolescence. En fait, vous êtes Elvis Presley, des jeunes filles charmantes vous entourent, chantez-leur donc quelque chose !"

"Oh, mon pauvre Bill, je vous avais oublié ! mais enlevez donc ce verre de vos lèvres !"

La séance dure une heure et demie. Puis, après un bref intervalle, Pat Collins en recommence une autre. Cette fois-ci, les volontaires sont deux fois plus nombreux : ce sont des spectateurs qui, ayant assisté à la première séance, souhaitent être hypnotisés à leur tour. Je ne crois pas que des Européens (ou même des New-yorkais) réagiraient de la même manière. Sont-ils masochistes ? Où trouvent-ils que le ridicule et l'humiliation ne sont pas un prix excessif pour se trouver, pendant une heure et demie, soumis à une femme si forte, si maternelle, si provocante, et qui de surcroît promet de les libérer de leurs complexes et de dévoiler leurs talents cachés ?

Je ne suis resté à Los Angeles que huit jours. Je ne crois pas avoir assez vu (et encore moins assez compris) pour porter des jugements. Mais je n'ai pu m'empêcher de penser : "C'est ici que l'on fabrique les fusées intercontinentales, ce sont des gens comme ceux que j'ai rencontrés qui pourraient les déclencher."

J'ai néanmoins eu le temps d'entrevoir un revers de la médaille et de me rendre compte que Disneyland, Douglas et les trois avatars de la blonde oxygénée, en dépit des cauchemars auxquels je les associe, ne sont que des facettes d'une réalité plus complexe. À l'autre bout du spectre, j'ai eu l'occasion de rencontrer quelqu'un comme Chuck Wilson.

On me l'a présenté dans un café de Venice, où des beatniks passent leurs journées à discuter, à échanger de la drogue ou à jouer aux échecs. Je cherchais quelqu'un qui disposerait d'un véhicule, qui connaîtrait Los Angeles et qui voudrait gagner vingt dollars par jour en m'accompagnant. Chuck avait une vieille Jeep, beaucoup de temps libre et besoin d'argent. Et puisque les distances nous obligeaient à passer une bonne partie de nos journées sur les freeways, il a eu le loisir de me parler de lui-même et de ses idées.

Chuck a 20 ans. Il est né dans une petite ville de l'Ohio. Son père était alcoolique, son enfance a été difficile. En Allemagne, où il a fait son service militaire, il a découvert un univers différent, qui l'a conduit à réfléchir. Démobilisé, il s'est installé à Los Angeles, parce qu'il avait entendu dire que l'on pouvait y dormir sur la plage et vivre avec peu.

Il aime parler de l'Amérique et de la vie en général. Les idées qu'il exprime ne sont pas seulement les siennes, on les brasse à longueur de journée dans le petit cercle des beatniks. Elles sont peut-être extrêmes, mais elles ne manquent pas de logique.

Chuck dit : "They are all hooked. Tous mes compatriotes sont drogués par le système, par les besoins qu'ils se créent et qui produisent d'autres besoins. Quand ils aiment une femme, ils ne pensent qu'à l'épouser et à en avoir des enfants, donc il leur faut une maison avec un jardin, une voiture ou deux, de bonnes écoles, de bonnes assurances et ainsi de suite. Une fois qu'ils sont pris dans l'engrenage, il faut que l'engrenage tourne : que l'industrie de guerre produise, chaque année un peu plus, jusqu'au jour où, par le calcul d'un fou ou l'erreur d'un incompétent, elle fera exploser la planète."

Chuck ne croit pas que le communisme soit un meilleur système : "Ils doivent avoir leurs problèmes", dit-il, "mais c'est à eux de les résoudre." En ce qui le concerne, il se limite à refuser l'engrenage : il n'aura ni famille ni emploi, il vivra d'expédients. Il a appris à se contenter d'un minimum, in controlled starvation (inanition contrôlée). Il sait que certains de ses amis ont voulu fonder des familles et pratiquer la controlled starvation en groupe : mais pour une famille, refuser the American way of life est plus difficile que pour un individu isolé, ou alors il faudrait émigrer, et cela poserait à Chuck un problème de conscience, car son idée est de donner un exemple à ses compatriotes : un jour, peut-être, une majorité le suivra - et alors le système s'écroulera tout seul.

Chuck a assez de jeunesse et de foi pour rejeter le système. Mais il y a aussi ceux que le système rejette. On peut les voir dans le petit square du downtown, entre les gratte-ciel un peu pauvrets et les slums. Avec ses banquettes, ses pelouses et ses arbres, cet espace vert rappelle ceux de Londres ou de Paris. Mais ce n'est qu'une attrape : à un mètre et demi sous terre, les racines des arbres rencontrent le béton d'un gigantesque parking souterrain. Sur les banquettes et les pelouses traînent des épaves humaines. Leurs haillons ressemblent à ceux des clochards de Paris, mais la ressemblance s'arrête là. Ceux de Paris ont leur identité et même leur mythe, ils forment des groupes qui se retrouvent sous les ponts ou sur les grilles de métro, ils savent où se procurer de la nourriture et du vin à bon marché. Les hommes-épaves de Los Angeles sont seuls, leur état n'a ni de nom ni de légende. Certains se prennent pour le Messie et se tiennent debout sur une banquette, des heures durant, prêchant des évangiles qu'ils sont seuls à comprendre, et que personne n'écoute.

 
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