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À New York, j'ai eu plus de mal qu'ailleurs à choisir le
sujet de mon reportage. Dans une moindre mesure, ce problème s'était
aussi posé dans mes étapes précédentes, puisque
chaque fois la brièveté de mon séjour et les limitations
d'espace du magazine me forçaient à me concentrer sur un
aspect qui me semblait plus caractéristique que d'autres.
Mais ici le choix a été particulièrement difficile.
New York est trop riche et trop complexe pour être réduite
à un seul dénominateur commun : c'est une arche de Noé,
un point de convergence de la terre entière. J'y avais déjà
séjourné à plusieurs reprises, pour des projets photographiques
différents, et chaque fois je m'étais dit qu'il était
impossible d'en donner une impression d'ensemble.
Après beaucoup d'hésitations, j'ai décidé
de me limiter au monde de la publicité, qui à New York tient
une place particulièrement importante et qui y est sans doute plus
développé qu'ailleurs. Mais j'aurais aussi bien pu choisir
d'autres thèmes.
J'aurais pu illustrer l'aspect "tour de Babel" : à New
York vivent plus d'Italiens qu'à Rome, plus de Juifs qu'en Israël,
plus d'Irlandais qu'à Dublin, plus d'Africains que dans la plupart
des capitales d'Afrique, presque autant de Portoricains que dans leur
île d'origine. Il existe des quartiers chinois, allemands, espagnols,
grecs, français, arabes, polonais, sans oublier le siège
des Nations unies, avec les délégations, les techniciens
et les journalistes de toutes les nations du monde.
J'aurais pu faire un reportage sur les gratte-ciel "de troisième
génération", construits depuis la fin de la guerre
et formant des paysages de verre et de métal, où la lumière
se réfléchit de surface en surface, comme dans un jeu de
miroirs. Chaque tour représente l'équivalent d'une petite
ville : dans le seul immeuble PANAM, qui surplombe Grand Central Station
et s'articule avec la gare, quarante mille personnes viennent travailler
chaque jour.
J'aurais pu raconter New York en ne photographiant que Central Park,
qui occupe environ cent cinquante blocs et qui est comme le poumon de
la ville. Le jour, des musiciens y tiennent leurs répétitions,
des jeunes Noirs à la mode exhibent leurs dernières trouvailles,
des familles pique-niquent sur les rochers, jouent dans les bassins en
été ou pratiquent le ski de fond en hiver. Les joueurs de
base-ball, les propriétaires de chiens et les passionnés
d'échecs se retrouvent dans leurs espaces attitrés, les
amoureux s'enlacent sur les pelouses, les enfants blancs, noirs ou jaunes
fraternisent sur les sculptures des personnages d'Alice aux pays des merveilles,
les pêcheurs à la ligne sont installés autour des
lacs et les écureuils viennent glaner leur nourriture des mains
des vieilles dames. Après la tombée de la nuit, tout bascule:
seules les routes carrossables sont éclairées, le reste
est plongé dans le noir et devient un territoire hors la loi, où
même les cops hésitent à sortir de leurs véhicules.
J'aurais pu donner un aperçu des deux mondes de Broadway, on et
off, où l'art dramatique, la comédie musicale et la danse
sont plus vivants et plus innovateurs que dans n'importe quelle autre
capitale.
J'aurais pu explorer le marché de l'art et des objets anciens
: on dit qu'un bon vingtième des trésors du monde se trouve
accumulé dans les 120 blocs entre Fifth Avenue, 42nd Street, Lexington
Avenue et 86th Street...
J'aurais pu montrer les métamorphoses de Broadway, l'artère
qui serpente à travers l'échiquier des rues et des avenues,
donnant lieu, à chacune de ses intersections, aux architectures
triangulaires qui la caractérisent.
Cette voie commence à la hauteur de Wall Street, traverse les slums
du Lower Manhattan, croise le labyrinthe de Greenwich Village, côtoie
Macy's, s'élargit à la hauteur de la 42e rue, parmi les
lumières du show-biz et les néons de Times Square, longe
les quartiers autrefois malfamés de la West Side, coupe à
travers Harlem, débouche à Colombia University et se termine
entre les brownstones délabrés du Bronx.
J'aurais pu m'aventurer dans les boroughs au-delà de Manhattan,
que les touristes négligent : Brooklyn qui est deux fois plus peuplé,
le Queens dix fois plus étendu, le Bronx cent fois plus pauvre,
Richmond qui est presque la campagne.
J'avais aussi imaginé de me poster en haut de Rockefeller Center,
avec un très puissant téléobjectif, pour capter ce
que j'entreverrais dans la rue, sur les toits, ou même, à
travers les fenêtres, dans les appartements et les bureaux. Je m'y
serais installé à l'aube et j'y serais resté jusqu'à
la tombée de la nuit, de préférence les jours d'hiver,
quand la ville est bloquée par les tempêtes de neige, ou
les jours de canicule, quand le réseau électrique tombe
en panne à cause de la surconsommation d'air conditionné,
bloquant les passagers dans les ascenseurs et créant le chaos aux
carrefours privés de feux rouges.
J'aurais pu choisir le thème des dix mille fenêtres du PANAM
Building. Les chefs de bureau ont droit à une fenêtre, les
vice-présidents des corporations en ont deux, les présidents
trois (ou même quatre si leurs sociétés sont très
importantes) et le big boss de la PANAM dispose d'un appartement entier
au dernier étage. Les simples employés travaillent à
l'intérieur des étages, éclairés par des plafonniers
au néon et rêvant d'une promotion qui leur donnerait droit
à une fenêtre - ou résignés à l'idée
qu'ils ne l'obtiendront jamais.
Mais je me suis décidé pour le monde de la publicité,
dont Madison Avenue est devenu le synonyme. Physiquement, cette avenue
est moins large et moins majestueuse que Park ou Fifth, et d'ailleurs
ses tours ne suffisent plus à loger toutes les agences et leurs
activités annexes.
J.Walter Thompson, la plus ancienne, et McCann-Erickson, l'agence de
Coca-Cola, se sont transférées sur Lexington, Young &
Rubicam est dans l'immeuble de Time and Life, sur la Sixième. Les
deux plus récentes et plus dynamiques, Doyle-Dane-Bernbach (Volkswagen)
et Papert-Knig-Lois (Renault) sont sur la Cinquième. Seulement
BBD&O, l'agence de Du Pont de Nemours, est restée sur Madison.
En réalité, la publicité occupe un rectangle d'une
centaine de blocs, délimité par la Troisième et la
Sixième Avenue, la 42e rue et la 60e.
Sur les trottoirs à l'intérieur de ce périmètre,
la faune publicitaire se distingue aisément. Les plus visibles
sont bien sûr les mannequins, facilement reconnaissables à
leurs longues jambes, aux lunettes noires derrière lesquelles elles
cachent leur regard, aux portfolios qu'elle portent à la main et
à l'empressement avec lequel elles courent d'un rendez-vous à
l'autre. Dans les années cinquante, elles venaient du Texas, du
Mississippi ou de la Californie. Maintenant on préfère les
étrangères, importées d'Angleterre, de Suède
et du Danemark, et dans une moindre mesure d'Allemagne, d'Italie et de
France. On commence à voir des Asiatiques, mais les Africaines
ne sont toujours pas acceptées, sauf pour les annonces destinées
aux Noirs. Certaines sont spécialisées dans la haute couture,
d'autres dans les vêtements de sport, les maillots de bain, la lingerie,
les modes teen-agers, seniors ou overweight. D'autres encore ne sont recherchées
que pour leurs yeux, leurs mains, leurs jambes, leurs dents ou leur chevelure.
Toutes sont représentées par des agences, dont la plus connue
est Ford's, qui en représente plusieurs centaine. Le dossier qu'elles
portent sous le bras, et qui contient leurs photos les plus réussies,
s'appelle le book. Les rendez-vous vers lesquels elles s'empressent sont
des go-see ("go and see"). Quand elles trouvent un job, elles
sont payées soixante dollars l'heure, et le double pour des séances
du soir ou du week-end. Certaines sont riches et célèbres,
d'autres vivent à deux ou à trois dans des chambres meublées
et fournissent régulièrement matière aux chroniques
des suicides.
Il y a également des modèles hommes, des modèles
enfants, des modèles nourrissons, des modèles animaux. Tous
ont leurs agences, leur book et leurs tarifs. Les mieux payés sont
les animaux, ce qui est facile à comprendre : un annonceur, qui
dépense des milliers de dollars pour un spot télévisé,
n'hésite pas à payer quelques dollars de plus pour être
sûr que le paon blanc prévu dans le scénario sera
docile et parfaitement dressé. La plus connue de ces agences est
celle de Lorraine Dessin, qui possède une collection de lamas,
singes, pumas, chevreuils, paons, etc., partageant tous son appartement
de Greenwich Village.
Moins reconnaissables sur les trottoirs, mais bien plus nombreux que
les mannequins, sont les membres des autres corps de métier : dessinateurs,
photographes, réalisateurs de télévision, "voix"
pour la radio et la vidéo, décorateurs, présentateurs
de spots télévisés, script-men, slogans-men, rough-men
(créateurs de maquettes), spécialistes des études
de marché, inventeurs de gadgets publicitaires. Tous ont leurs
portfolios, tous courent de go-see en go-see, tous vivent dans une alternance
de hauts et de bas, entre l'espoir de s'offrir un pent-house sur le East
River ou une maison de campagne à Long Island, et la crainte de
l'insuccès et de l'oubli.
Le succès passe presque toujours par une spécialisation.
On devient dessinateur pour annonces de chaussettes, ou "voix"
pour spots de fromages - et ceux qui trouvent ces créneaux ont
intérêt à les garder : car les sommes investies dans
les campagnes publicitaires sont si importantes, que les annonceurs préfèrent
éviter tout risque et n'engager que des professionnels ayant fait
leurs preuves. Il en résulte des jobs toujours mieux rémunérés,
réservés à des spécialistes de plus en plus
"pointus", qui finissent par travailler dans la surorganisation
et le stéréotype.
Les rois de cet univers sont les art directors. On les reconnaît
à leurs tenues impeccables, destinées à donner aux
financiers une preuve de sérieux, tout en se distinguant par quelque
détail bohème, comme un chapeau canotier ou une orchidée
à la boutonnière, afin de rassurer ces mêmes financiers
dans le sens inverse, en montrant que les porteurs de ces tenues sont
également des innovateurs et des créatifs (ce sont les deux
mots magiques de Madison Avenue).
Le directeur artistique, qui jouit d'un haut salaire et d'un emploi fixe,
se considère très au-dessus des illustrateurs, photographes,
cinéastes, mannequins, etc., qu'il engage et dirige (comme d'ailleurs
son titre l'indique). Les carrières de ces "artistes"
subalternes sont à la merci de son bon vouloir, et tous sont prêts
à faire antichambre pour lui présenter leur dossier.
Curieusement, les mieux payés de ces free-lance ne sont pas pour
cela tenus en grande estime : pour les comédiens et les modèles
de toute catégorie (y compris les nourrissons et les animaux),
les publicitaires emploient un terme générique, qui à
l'origine était valorisant, mais qui a fini par prendre une nuance
de mépris : talent.
Si la blonde devant la caméra n'exalte pas son désodorisant
avec assez de ferveur, le directeur artistique - qui s'exprime de préférence
par la voix d'un subalterne - chuchotera à l'un de ses assistants
: "Dis au talent d'y mettre un peu plus de feeling."
Les directeurs artistiques dépendent à leur tour des account
executives, hommes de liaison entre l'agence et le client (un "créatif"
n'est pas considéré capable de communiquer directement avec
un "commercial"). Mais c'est néanmoins aux directeurs
artistiques que revient la gloire des campagnes réussies - ou l'ignominie
des échecs. Cela ne favorise pas leur équilibre psychologique
et contribue à faire d'eux les meilleurs clients des psychanalystes
et les cibles préférées des dessinateurs du New Yorker.
J'ai pu faire quelques photos dans les bureaux de McCann-Erickson, qui
occupe une dizaine d'étages sur Lexington Avenue et produit les
campagnes publicitaires de Coca-Cola, dans les pays que l'on appelle ici
du monde libre. (L'emploi de ce terme est significatif : il paraît
que les courbes des ventes de Coca-Cola Inc. correspondent aux hauts et
aux bas de la politique étrangère des États-Unis
: en ce moment elles montent en Allemagne et en Inde, mais descendent
en France, au Pakistan et dans certains pays arabes.) Pour coordonner
sa stratégie globale, McCann-Erickson dispose d'un état-major
d'ambassadeurs, fixes ou itinérants, qui opèrent avec une
compétence digne de la CIA ou du Département d'État.
J'ai suivi les travaux de la commission chargée de la mise à
jour de l'International Pattern Book, une collection d'images publicitaires,
made in USA, que McCann-Erickson met à la disposition des concessionnaires
Coca-Cola, pour leur suggérer les thèmes à développer
dans leurs territoires respectifs, tout en les adaptant aux murs
et aux psychologies locales. Dans certains pays d'Extrême-Orient,
par exemple, le rouge est perçu comme signe de deuil : il a donc
fallu que la couleur de la célèbre étiquette soit
remplacée par un équivalent bleu.
La commission du Pattern Book examine d'abord les rapports et les suggestions
qui lui parviennent des différentes "ambassades", pour
les intégrer ensuite dans sa stratégie globale. Selon cette
stratégie, les directeurs artistiques de McCann-Erickson engagent
des illustrateurs, des photographes et des cinéastes, dont la commission
devra discuter et trier les visuals, pour proposer son choix à
l'instance suprême, la direction générale de Coca-Cola
Inc. Mais avant même d'être soumis à la commission,
tous ces projets seront testés scientifiquement, par un procédé
dont McCann-Erickson garde l'exclusivité et le secret. On sait
que ce procédé comporte d'une part des formules d'échantillonnage,
élaborées par les psychologues de l'agence et destinées
à sélectionner les personnes testées, de manière
que leur profil ethnique et sociologique corresponde à celui des
cibles; d'autre part un appareil électronique, breveté par
l'agence et conçu pour mesurer et enregistrer l'ouverture de l'iris
au cours du test : car les variations de cette ouverture correspondent
(paraît-il) à l'intérêt éveillé
par le visual, qui à son tour se traduit par un coefficient d'efficacité,
égale au rapport entre l'éventuel investissement et le résultat
commercial.
Le Pattern Book sera l'aboutissement de ce travail. Il sera imprimé
en couleur, avec une très haute qualité de reproduction,
et distribué à tous les concessionnaires. Mais aucune de
ces maquettes ne sera effectivement utilisée pour des annonces
: Coca-Cola Inc. souhaite que chaque concessionnaire les fasse réinterpréter
par des artistes locaux, pour qu'ils soient encore mieux adaptés
à la psychologie de chaque pays. J'ai pu assister à une
réunion de la commission. La question à l'ordre du jour
était lourde de conséquences : cette année-ci, la
direction générale a décidé de baser ses campagnes
sur des "natures mortes", illustrant le Coke en tant que boisson
de table, c'est-à-dire en présence d'aliments divers et
appétissants. Mais cela suscite de nombreux problèmes :
peut-on montrer de la viande en Inde ? apprécie-t-on les spaghettis
dans le nord de l'Europe ? Quelle forme de pain et de fromage faut-il
choisir pour la Belgique ? Le seul projet, sur lequel la commission semblait
unanime, était une photo où l'on ne voyait aucun aliment,
seulement la célèbre boisson sortant du goulot d'une bouteille,
très agrandie par rapport à la taille réelle, étincelante
dans la lumière et arrêtée dans son mouvement par
l'effet du flash. Les douze experts, assis au premier rang autour de la
table ovale, en étaient tous séduits. Mais une voix discordante
se fit entendre au deuxième rang : "C'est excellent, dit un
jeune homme qui s'était levé pour s'adresser à l'assistance,
mais est-ce qu'on ne pourrait pas supposer que le Coke est versé
à l'égoût ? " La question tomba dans un silence
consterné. Finalement le vice-président de McCann-Erickson,
qui présidait la séance, répondit par une contre-question
: "Est-ce que votre objection est le résultat d'une enquête,
ou bien exprimez-vous seulement une hypothèse personnelle ?"
Il est trop facile de se moquer de ces immenses machines, qui se veulent
créatives, et qui finalement sont moins efficaces que ne le serait
une petite équipe, ou même un seul individu de vrai talent.
Mais il ne faut pas oublier que le but de ces machines est de réduire
le risque d'erreur : le succès mondial de Coca-Cola, comme celui
des voitures de Detroit ou des films de Hollywood, prouve que le système
réussit effectivement à produire et commercialiser des produits
de qualité moyenne, mais relativement constante, qui correspondent
aux besoins d'une majorité de consommateurs.
Il arrive cependant que le système se trompe. Alors une erreur,
qui pouvait être minime au départ, se trouve multipliée
par chacun des rouages. Et comme la machine est très bien conçue,
et des marges de sécurité sont prévues à chaque
étape, le problème peut rester en latence et se manifester
beaucoup trop tard, comme ces enfants génétiquement atteints,
que les progrès de la médecine permettent de garder dans
une santé apparente, mais dont les souffrances futures n'en seront
que plus pénibles. Un cas classique, que les décideurs de
Madison Avenue revivent encore dans leurs cauchemars, a été
celui de la Ford Edsel, une très grosse voiture, lancée
avec une campagne publicitaire colossale, mais qui commercialement fut
un fiasco total. Pourtant Ford n'avait négligé aucun test
ni aucune recherche de marketing. Les contrôles avaient même
été si scrupuleux et les modifications si nombreuses, que
cinq années s'étaient écoulées entre la première
maquette et le lancement en série : mais ce fut justement pendant
cette période que les goûts du public changèrent,
s'orientant vers des voitures moins grandes et plus maniables.
Pour éviter que de telles erreurs se reproduisent, Madison Avenue
engage des experts et des artistes toujours plus nombreux, plus spécialisés
et mieux payés. Les produits et les campagnes publicitaires sont
soumis à des tests encore plus raffinés, permettant de réduire
encore davantage les risques d'erreur. Mais si des erreurs intervenaient
malgré tout, elles seraient encore plus lourdes de conséquences.
Ce qui ne serait pas un grand mal, tant que cela n'affecterait que Ford
ou Coca-Cola. Mais cela pourrait aussi mettre en question l'efficacité
du système et de son gigantisme.
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