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Mon premier soir à Caracas, j'ai eu deux grandes frayeurs. Quand
le taxi m'a déposé à l'hôtel, il était
déjà vingt-deux heures. Mais c'étaient mes premiers
moments dans un continent inconnu, et j'étais trop curieux d'en
recueillir quelques impressions, pour me résigner à rester
dans ma chambre. Et comme il faisait assez chaud, je suis sorti en bras
de chemise.
Je me suis d'abord trouvé dans un square style XIXe siècle,
pavé de dalles en marbre et décoré d'une statue équestre
de Simon Bolivar, flanquée par deux rangées de palmiers.
Cela ressemblait aux Ramblas de Barcelone. Mais cent mètres plus
loin, une autoroute à deux étages semblait s'enfoncer sous
un gratte-ciel, comme dans Park Avenue sous les tours de Grand Central.
Je me suis engagé sur le trottoir d'un boulevard transversal, où
s'ouvraient des bars éclairés au néon et où
stationnaient des hommes aux mines patibulaires et aux mains enfoncés
dans les poches des pantalons. Je me suis dit que ce devait être
un mauvais quartier et qu'il serait plus prudent d'y retourner le jour.
J'ai pris d'autres boulevards, mais partout je remarquais ces mêmes
mines et ces mains dans les poches, que j'imaginais serrées autour
d'un revolver ou d'un couteau à cran d'arrêt.
Je me suis arrêté devant une affiche annonçant :
CATCH : El Selvaje contra el Gladiator Croata. Ce devait être le
grand événement de la saison, car des groupes électrogènes
de la télévision étaient stationnés sur le
trottoir et le prix des places était élevé. Je me
suis offert un fauteuil dans les premiers rangs, et pendant une dizaine
de minutes je n'ai pas regretté mon investissement. Le spectacle
était dans la salle autant que sur le ring : El Selvaje, qui semblait
le plus costaud, frappait si sauvagement El Gladiator Croata, que ce dernier
finit par s'esquiver entre les cordes et par se réfugier au milieu
du public. Mais El Selvaje le poursuivit et le terrassa sur place, encouragé
par les spectateurs, qui huaient le vaincu et le conspuaient de Coca-Cola
et de chewing-gum. Quand l'arbitre voulut s'interposer, il fut assommé
à son tour, et la même chose serait arrivée à
l'officier de police qui essaya de le remplacer, si El Gladiator n'avait
pas réussi à échapper à son adversaire et
à se retirer vers sa loge, le visage en sang et apparemment incapable
de se tenir debout. Mais, arrivé sur le seuil, il changea soudainement
d'avis : alors que El Selvaje se pavanait sur le ring et répondait
aux vivats, El Gladiator, miraculeusement revigoré et arborant
sa grimace la plus féroce, revint au pas de course, sauta par-dessus
les cordes et attaqua le vainqueur par derrière. Le combat se conclut
avec El Selvaje noué aux cordes, tandis que El Gladiator Croata
était porté en triomphe par ses admirateurs.
Ce fut à ce moment que je me souvins que, dans ma hâte de
visiter la ville, j'avais oublié de déposer mon argent dans
le coffre de l'hôtel, et que les deux mille dollars en billets de
cent, qui devaient subvenir à la suite de mon voyage, étaient
restés dans la poche arrière de mon pantalon. Mais comment
m'assurer qu'ils étaient encore là, sans attirer sur ce
point l'attention de tous les énergumènes qui m'entouraient
? Je choisis le moment où l'excitation du public était à
son comble, et j'exécutai le mouvement de ma main vers la poche,
avec toute la circonspection et la feinte nonchalance dont j'étais
capable. Les billets s'y trouvaient encore ! Mais cette préoccupation
me fit perdre le goût du catch. Je quittai la salle sans attendre
le prochain round, avec mes mains tout aussi profondément enfoncées
dans mes poches que celles des autres habitants de cette ville (sauf que,
s'agissant des poches arrière, mon attitude devait sembler moins
naturelle) et je rentrai à l'hôtel au plus vite.
Cependant ma curiosité n'était pas assouvie. Je ressortis
quelques minutes plus tard, muni seulement de quelques pesos, et je traînai
dans les rues jusqu'au petit matin. À un certain moment, je sentis
un objet dur appuyé contre mon dos, pendant qu'une voix autoritaire
répétait un mot espagnol que je ne connaissais pas, et qui
ressemblait à quelque chose comme "pétéjé".
Dans mon inconscience, je pris le risque de me retourner. L'objet dur
était le canon d'un pistolet mitrailleur, et les trois individus
qui se tenaient derrière moi affichaient des lunettes noires, des
moustaches, des chemises pendant hors des pantalons et des mines encore
plus patibulaires que celles que j'avais remarquées précédemment.
Mais ils voulaient seulement voir mes papiers, et PTJ étaient les
initiales de Policia Tecnica Judicial, la police secrète chargée
de la lutte contre la guerrilla urbaine. Ayant reconnu ma qualité
d'étranger, ils s'excusèrent très poliment, et de
mon côté je fus ravi d'avoir été pris pour
un indigène.
Le lendemain, je pus me faire une image plus précise de Caracas.
C'est une ville qui s'étire entre deux chaînes de montagnes
et qui présente trois types de constructions, correspondant à
trois époques successives, mais souvent mélangées
dans des juxtapositions inattendues, comme des couches géologiques,
que des vicissitudes inconnues laisseraient apparaître à
la surface d'un paysage. Il y a les constructions d'avant la dictature,
en général des palais officiels à colonnes vaguement
classiques et des immeubles bourgeois de quatre ou cinq étages.
À cette époque, Caracas devait être une petite capitale
du bout du monde, dont les privilégiés faisaient une fois
dans leur vie le voyage à Paris, pour en rapporter des souvenirs
en pacotille et des cartes postales, qui servaient d'inspiration aux architectes
du cru.
Puis il y a le Caracas de Pérez Jiménez, le général
qui, dans la première décennie de l'après-guerre,
était pratiquement devenu le propriétaire du pays. C'était
l'époque où l'Occident dépendait du pétrole
de Maracaibo, d'abord en raison de la guerre de Corée et de la
révolte de Mossadegh en Iran, ensuite à cause de la crise
de Suez. Caracas était devenue la ville la plus chère de
la planète, ses gratte-ciel poussaient comme des champignons et
des aventuriers de tous les pays, mais le plus souvent italiens, en avaient
fait leur eldorado. Dans les bars du centre-ville on rencontre encore
quelques rescapés de cette période, savourant leur espresso
et évoquant avec regret il bel tempo della dittatura.
On peut imaginer que si cette conjoncture avait duré, Caracas
serait aujourd'hui l'une des villes les plus modernes du monde. Le Centro
Simon Bolivar, comprenant deux immeubles administratifs de trente étages,
un centre commercial, trois étages de parkings souterrains et une
autoroute desservant l'ensemble, reste un complexe assez impressionnant.
Mais les architectures les plus réussies sont celles de l'université,
qui a été conçue par des célèbres architectes
d'avant-garde et qui se veut rivale de celle de Mexico.
Plus loin, vers la périphérie de la ville et échelonnés
sur les collines environnantes, on perçoit les superblocos, grandes
unités d'habitations populaires. De loin, on admire la sobriété
de leurs formes et l'harmonie de leur disposition dans l'espace. De près,
comme je pus le constater quelques jours plus tard, on se rend compte
que ces immeubles ont été mal construits et sont déjà
à demi délabrés. Mais la réalisation la plus
spectaculaire de l'époque Jimenez - si seulement elle avait été
portée à terme - aurait été l'Élicoïde,
une sorte de tour de Babel constituée d'une double voie carrossable,
montant et descendant en spirale autour d'une colline. L'ensemble, à
la fois route et immeuble, devait être un centre commercial de luxe,
où les automobiles auraient pu se garer devant chaque magasin,
sans se croiser et sans créer d'embouteillages. Après la
chute du dictateur, la construction fut arrêtée par manque
de fonds.
Le troisième style architectural de Caracas est celui des morros,
les bidonvilles accrochés au flanc de la montagne, dont les habitants
vivent sans eau courante, sans égouts et souvent sans électricité.
Ce sont des Indiens venus de la campagne, qui avaient été
attirés par le boom immobilier, et qui maintenant sont réduits
à un chômage sans espoir.
Mon sentiment dominant, dans cette ville, est une impression d'étrangeté.
Pourtant l'architecture n'est pas très différente qu'en
Europe ou aux États-Unis, les gens s'habillent comme partout ailleurs,
les voitures sont américaines, les machines à café
viennent d'Italie, les églises ressemblent à celles d'Espagne.
Le castillan que l'on y parle est plus ou moins facile à comprendre,
selon le degré d'éducation des locuteurs, mais en tout cas
le son de la langue m'est familier. Pourtant cet univers me paraît
bien plus étrange et moins compréhensible que l'Inde ou
le Japon.
Je me suis demandé si cette étrangeté venait de
la possibilité d'une mort violente, que je crois voir inscrite
sur chaque visage. Presque toutes les nuits, la ville est le théâtre
de fusillades, et chaque matin les chroniques font état de plusieurs
victimes. On accuse bien sûr les guerilleros, mais en fait le pays
a toujours été caractérisé par un penchant
à la violence. Les Vénézuéliens sont d'ailleurs
très fiers de se dire le peuple le plus belliqueux de l'Amérique
latine, et ne manquent jamais de rappeler que la révolte de Simon
Bolivar est partie de chez eux. Des armes sont visibles partout : en visite
chez des intellectuels apparemment paisibles, j'ai vu un revolver traînant
sur une table de nuit, comme chez nous une lampe de poche. "On ne
sait jamais", me dit son propriétaire, "il vaut mieux
l'avoir à la portée de la main."
La sensation d'étrangeté pourrait aussi s'expliquer par
les traits caractéristiques de l'origine indienne, que l'on remarque
sur la majorité des visages. Quoi qu'il en soit, je me sens plus
éloigné d'eux que des Japonais ou des Hindous, dont les
civilisations sont pourtant très différentes de la mienne,
mais dont j'avais cru pouvoir m'approcher en m'intéressant à
leur religion, à leur philosophie, à leurs arts ou même
à leur cuisine. Avec les Indiens d'Amérique, tous les ponts
sont coupés, dans la mesure où les colonisateurs n'ont presque
rien laissé subsister de leur culture. En regardant leurs visages
et leurs attitudes, on a l'impression qu'eux-mêmes ne sauraient
exprimer ce qui les sépare de nous et qui les place irrémédiablement
en dehors de notre atteinte.
On peut se demander dans quelle mesure les violences, infligées
aux Indiens depuis la conquête, ont formé le substrat de
la violence potentielle et endémique, que l'on retrouve au nord
comme au sud du continent américain. En tout cas, mon séjour
à Caracas m'a permis d'observer cette violence dans l'une de ses
phases d'éruption active. Depuis l'éviction de Pérez
Jiménez, la lutte politique a pris la forme d'une guerrilla permanente.
Les communistes sont hors la loi, les journaux d'extrême gauche
sont interdits. On dit que le décompte des morts, annoncé
chaque matin par la presse gouvernementale, est très inférieur
au nombre réel des personnes tuées dans les fusillades ou
torturées à mort par les services secrets. Les Jeeps de
la police sillonnent les rues jour et nuit, en même temps que les
équipes en civil de la PTJ, comme celle dont j'avais fait la connaissance
lors de ma première sortie.
Étrangement, la cité universitaire échappe à
ce quadrillage, par une convention tacite qui n'est pas sans rappeler
le droit de refuge, dont les hors-la-loi du Moyen Âge jouissaient
dans les églises. De la même manière, les militants
castristes ont trouvé asile dans le campus et en ont pris quasi
officiellement possession, au point qu'un reporter étranger ne
peut y pénétrer sans leur accord.
Pour m'y rendre, j'ai recouru aux bons offices d'un ami journaliste,
à qui j'ai demandé de me mettre en relation avec des chefs
de la gauche. "Rien de plus facile", m'a-t-il dit. Il composa
le numéro de l'université, demanda le professeur M. et échangea
avec lui quelques propos aimables, dont je ne compris que des bribes.
"Le professeur vous attend", m'annonça-t-il, "il
revient justement de Moscou. Il est considéré comme l'un
des chefs du mouvement."
En pratique, l'université est une enclave castriste, au milieu
d'un pays engagé dans une guerre civile contre ce mouvement. On
m'a expliqué que l'extraterritorialité des centres universitaires
est un droit traditionnel en Amérique latine, comparable à
celui des ambassades, et servant de contrepoids, en quelque sorte, aux
aléas des révolutions et des contre-révolutions :
en laissant cette possibilité de refuge à leurs adversaires,
les gouvernants se réservent pour eux-mêmes des portes de
sortie, au cas où le hasard des coups d'État se retournerait
contre eux.
Dans la cité universitaire, les chefs castristes se montrent ouvertement,
les murs sont couverts d'affiches révolutionnaires, les cellules
communistes se réunissent dans les salles de cours, des armes sont
entreposées dans les souterrains. Tout cela paraît assez
paradoxal, quand on sait que l'université est entièrement
financée par l'État. D'ailleurs ces lieux respirent l'aisance
: les constructions sont modernes et bien entretenues, dispersées
dans un parc et reliées entre elles par des passages couverts,
comme dans les campus des États-Unis. Des haut-parleurs, cachés
dans les plafonds ou parmi les palmiers, diffusent de la musique classique.
Devant l'amphithéâtre du professeur M., on entend une symphonie
de Tchaïkowski. Le professeur donne son cours et me propose d'y assister.
Il parle de la liberté de presse, expliquant que dans les pays
capitalistes cette liberté n'est que théorique, à
cause des intérêts financiers qui contrôlent les médias.
En fait, la vraie liberté de presse n'existe que dans les pays
socialistes. Après la fin du cours, M. me consacre toute son attention.
Les communistes vénézuéliens souhaitent que l'on
parle d'eux dans la presse capitaliste (libre ou pas libre qu'elle soit)
et sont même allés jusqu'à kidnapper des personnalités
étrangères, dans le seul but d'attirer l'attention des opinions
publiques. Je lui exprime mon souhait de photographier les conditions
de vie dans les superblocos, l'autre base de pouvoir des castristes, où
ni la police ni les journalistes progouvernementaux ne peuvent pénétrer.
Il convoque le camarade B., chef de la fédération des étudiants
: "Le periodista veut voir les superblocos : tu le feras accompagner."
Dans le bureau de la fédération, l'ambiance me rappelle
les films sur la guerre d'Espagne ou la Résistance. "Je ne
pourrai pas t'accompagner moi-même", me dit B, "ma photo,
avec un avis de recherche, est dans tous les commissariats. Des centaines
de mes camarades sont déjà morts sous la torture, et je
ne tiens pas à finir comme eux. Mais un camarade moins exposé
prendra ma place."
Le jeune homme qui m'accompagne s'appelle José. Ses parents vivent
dans les superblocos et lui-même y est bien connu. "Sans cela,
on ne nous laisserait pas entrer. Nous irons au Cinco de Mayo : ce sont
los mas rojos. Les policiers n'osent pas s'en approcher, ils se cachent
dans le blockhaus en face et tirent sur l'immeuble à la mitraillette.
Tu verras les traces des balles. Si tu y allais seul, on te séquestrerait.
Les habitants sont un peu bandidos. À vrai dire, ils se méfient
même de nous, les étudiants communistes."
En arrivant au Cinco de Mayo, nous nous rendons compte qu'en fait la
police se trouve dans l'immeuble. La nuit précédente, des
rafales provenant du superbloco ont tué deux policiers et, à
la suite de cet incident, la police a investi les lieux et emmené
tous les hommes. Des femmes en larmes nous en font le récit et
évoquent la torture. Je vois des murs criblés de balles,
des portes défoncées, des policiers qui perquisitionnent.
J'essaie de prendre une photo, mais l'on confisque aussitôt ma pellicule.
"Si vous voulez qu'on vous la rende, vous viendrez au poste parler
au tenente". C'est une bonne occasion pour voir l'autre côté
du décor. Une cour de caserne, une baraque avec des fenêtres
grillagées, des prisonniers aux fenêtres faisant du vacarme
et mendiant des cigarettes. Ce sont peut-être les raflés
de la nuit précédente - mais il ne paraissent pas en trop
mauvais état.
El tenente est en pyjama et semble manquer de sommeil. Il me restitue
sans difficultés ma pellicule. Je lui demande s'il serait possible
d'accompagner une patrouille. Il m'envoie chez un officier des relations
publiques, qui m'accompagne dans le bureau du préfet, qui m'introduit
auprès du chef de l'antiguérilla, qui téléphone
au quartier général des patrouilles. Le commandant est justement
en train d'instruire une unité qui part pour son tour de garde.
"On gaspille trop de munitions", leur dit-il, "certains
déchargent leur arme dès qu'ils entendent tirer, n'importe
où et n'importe comment. Désormais il y aura des contrôles."
Je passe une journée dans une Jeep en patrouille, parcourant cent
fois les mêmes rues, avec de fréquents arrêts dans
différents bars, où les trois policiers de mon véhicule
ont des "fiancées". À un moment, ils arrêtent
un garçon, suspecté de travailler pour les insurgés.
Au commissariat central, où ils le conduisent, je vois une trentaine
d'autres suspects, qui seront interrogés à tour de rôle.
Ils ne semblent pas particulièrement terrifiés : si on pratique
la torture, ce ne doit pas être dans ce lieu.
Le soir, je retourne à l'université. Quand je parle aux
jeunes gens de ce que j'ai vu de l'autre côté, ils se moquent
de moi : "Tu ne crois pas que la police va te montrer les chambres
de torture ! Mais nous, nous pouvons te montrer les camarades qui ont
perdu l'usage de leurs jambes et de leurs mains !" Je leur réponds
que je ne doute pas de l'existence de la torture, mais que je suis convaincu
qu'eux-mêmes font ce qu'ils peuvent pour provoquer la répression.
"C'est à vous que le cercle de la terreur profite : vous tirez
sur la police, afin que la police rafle tous les hommes d'un superbloco.
Le lendemain, torturés ou seulement malmenés, ces hommes
ne demanderont qu'à tirer eux aussi sur la police. Ainsi le cercle
continuera s'élargir, jusqu'à l'explosion que vous souhaitez."
Ils sourient, avec leurs beaux sourires de jeunes gens de bonne famille
: "Est-ce que Fidel a fait autre chose à Cuba ? Nous travaillons
dans le sens de l'histoire."
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