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    Dakar - L'indépendance  
       
       
       
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Je ne savais pas que des êtres humains pouvaient être si beaux. Pas nécessairement (ou pas toujours) de la beauté qui éveille l'attirance sexuelle. La beauté des Sénégalaises vient du noir de leur peau, dorée ou bleutée selon les effets de la lumière et des ombres ; de leur manière de se tenir droites, avec les épaules un peu en arrière et les bras se balançant en de grands gestes ; des couleurs de leurs boubous, criardes mais accordés à leur teint ; de la nonchalance, aussi, avec laquelle elles laissent flotter ces tissus autour de leurs corps. Souvent les vieilles ne sont pas moins belles que les jeunes, comme si l'embonpoint et les rides finissaient par s'intégrer à l'harmonie de leur personne.

Il m'est arrivé de rester en arrêt devant une femme, le cœur battant comme devant une apparition, sans cependant songer à m'approcher d'elle : leur coquetterie - pourtant évidente - n'est pas adressée à l'homme blanc que je suis. Je les regarde en me disant que j'aimerais vivre au milieu d'elles, rien que pour les voir bouger et pour croiser, de temps en temps, l'éclair de leur regard.

En attendant, je n'ai pu les photographier qu'à la sauvette et au téléobjectif : car elles n'aiment pas être saisies sur le vif. Il arrive, en revanche, qu'elles se mettent spontanément en pose, d'ailleurs avec beaucoup d'allure et de dignité. Mais cela ne me permet pas de les montrer comme je le souhaiterais.

En arrivant ici, j'avais le projet d'un reportage sur le gouvernement et l'Administration d'un petit état africain, ayant accédé depuis peu à l'indépendance. Je m'attendais à des situations cocasses, comme des gardes républicains arborant des casques à plumes d'autruche, ou des réceptions officielles avec des hommes noirs en smoking et leurs femmes dans de longues robes blanches. J'ai compris que de telles situations pourraient effectivement exister, mais qu'elles n'auraient rien de caricatural : les Sénégalais assument leurs nouveaux rôles avec tant de dignité et de panache, que ce seraient plutôt leurs modèles européens qui risqueraient d'apparaître comme des caricatures.

D'autre part, et en dehors de ces fonctions d'apparat, l'indépendance du Sénégal reste relative. Dans la partie européenne de la ville, qui ressemble à n'importe quelle ville du midi de la France, on voit des militaires et des fonctionnaires français attablés à des terrasses. Les kiosques vendent des journaux métropolitains et les cinémas passent des films français. L'Afrique est représentée surtout par les vendeurs de souvenirs, qui envahissent les trottoirs pour proposer des objets d'" art nègre " fabriqués peut-être à Marseille et vendus à des prix exorbitants, comme d'ailleurs tous les produits du commerce.

Car le Sénégal fait partie de la communauté monétaire française : cent francs CFA ont le même pouvoir d'achat qu'un franc français, mais une valeur nominale de deux francs, ce qui fait de Dakar l'une des villes les plus chères du monde.

Le palais de la Justice et celui de l'Assemblée nationale sont de petites merveilles de l'architecture contemporaine. Les hauts magistrats, ainsi que les conseillers techniques de l'armée et des ministères, sont des fonctionnaires français. Pour obtenir une audience de Léopold Sédar Senghor, qui est à la fois le président de la République et le poète le plus célèbre de l'Afrique francophone, j'ai présenté mes lettres de créance à un officier de presse français, qui a appelé le président sur une ligne directe et lui a dit : " Léopold, il y a un journaliste que tu devrais recevoir tout de suite. "

Mais il faut peut-être interpréter cette permanence française comme un signe de la sagesse de Senghor et de son entourage, qui ont compris que l'indépendance ne peut se réaliser que par étapes. Les Sénégalais n'ont ni de tradition nationale ni de langue commune. Les cadres indigènes sont trop peu nombreux et les infrastructures restant rudimentaires. Le pays ne possède même pas son propre annuaire du téléphone, mais seulement un annuaire commun à cinq ou six républiques de la région, et dont l'épaisseur ne correspond pas au dixième de l'annuaire de Paris. Cela ne les empêche pas d'être fiers de leur nouvel État. Une séance de l'Assemblée nationale est un beau spectacle : les députés se réunissent dans une salle toute neuve, devant une grande tapisserie de Lurçat, dont les motifs s'harmonisent assez bien avec leurs costumes multicolores et les grands gestes par lesquels les orateurs soulignent leur discours. Leur Français est enrichi de sonorités africaines et de termes empruntés au vocabulaire poético-révolutionnaire de Senghor, comme l'" africanité " et la " négritude ". Par moments, cela donne une impression d'irréalité, comme si l'on assistait à une pièce de théâtre. Je n'étais peut-être pas le seul à le ressentir : en observant un confrère, photographe de l'agence de presse sénégalaise, j'ai crû remarquer qu'au moment de déclencher son flash dans la direction du président, il lui lançait un petit clin d'œil amical, comme pour dire " Te rappelles-tu du temps où nous prenions ensemble des cafés-crème, sur la terrasse du Dupont Saint-Michel ? "

Dans les jours suivants, au fur et à mesure que je me rétablissais de ma fièvre brésilienne, j'ai élargi le rayon de mes promenades. J'ai ainsi découvert la Médina, qui est le quartier indigène, et j'ai pu assister aux tam-tams qui s'y tiennent le soir. Dakar est construite sur la péninsule du Cap-Vert, avec la ville européenne à la pointe, et la Médina sur la partie où la péninsule s'élargit. C'est un quartier résidentiel modeste, mais pas misérable, avec des rues en angle droit et des maisons en dur. (De vrais bidonvilles existent aussi, mais beaucoup plus loin du centre-ville, à la limite de la Médina et de la savane).

Les tam-tams sont des compétitions de danse qui ont lieu le soir, en présence des habitants du quartier et de quelques notables. Celui où j'ai photographié devait être particulièrement important, car il s'est tenu pendant trois soirs de suite et a été honoré par la présence du ministre de la Culture. Le jury était composé de femmes de notables, installées au premier rang et toutes jolies, couvertes de bijoux et habillées de couleurs vives. Cependant, dès que j'ai vu entrer en scène les danseuses, je n'ai eu d'yeux que pour ces dernières. Ce sont des filles du peuple, souvent les femmes ou les amies des musiciens, qui s'exhibent pour le plaisir, mais aussi dans l'espoir d'arrondir un peu leur fin de mois. Elles ne quittent pas leurs vêtements, mais leurs mimiques et leurs geste ne seraient pas plus érotiques si elles se dénudaient. Les spectateurs, y compris les mamans avec leur bébé au sein, les enfants, les femmes de notables et le ministre de la Culture en personne, se laissent peu à peu entraîner par le rythme, d'abord en battant des mains, puis en dansant sans quitter leur place. Finalement, les plus jeunes parmi les femmes de notables ne résistent pas à l'envie de se mesurer aux danseuses.

Le public scande le rythme, des hommes jettent des billets de banque à leurs préférées, les enfants envahissent la piste en hurlant de joie. La frénésie monte jusqu'au moment où les artistes, épuisées et couvertes de sueur, s'effondrent l'une après l'autre, frémissant avec tout leur corps comme lors d'un orgasme.

Je me suis dit que, par la manière dont ces femmes s'abandonnent au rythme, avec des mouvements de plus en plus effrénés et comme dans la poursuite d'une catharsis finale, cette cérémonie n'était pas très différente de celles auxquelles j'avais assisté dans les terreiros de Rio, ou même, au cours d'autres voyages, dans les églises baptistes de Harlem. Par ailleurs, tous ces rites ne sont pas sans rappeler les danses tribales, telles que je les ai vues dans des documentaires tournés à l'intérieur de l'Afrique.

Sous des formes qui varient et avec des objectifs qui paraissent différents, touts aboutissent à une sorte d'orgasme collectif, qui semble apporter aux participants un apaisement de l'âme. Ce qui, en fin de compte, n'est pas très éloigné de ce que cherchent les jeunes de nos villes, avec ces danses plus ou moins harmonieuses et dont les modes se renouvellent d'une saison à l'autre, mais qui toutes remontent à des origines africaines. Ce sera peut-être, si le monde est effectivement destiné à devenir un, la contribution majeure de l'Afrique à cette unité.

 
Frank Horvat Photographie - Dakar 1
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