Time Machine
Un tour du monde il y a 40 ans

 
  Introduction  
  Quarante ans plus tard, les mêmes  
     

L'année 1962 fut celle de mon apogée en tant que photographe de mode : j'avais photographié les collections de haute couture de Rome et de Paris, pour le prestigieux Harper's Bazaar (ce magazine existe toujours, et les défilés de haute couture ont encore lieu dans ces villes, mais aujourd'hui peu de photographes les considéreraient un apogée de leur carrière…).

À l'époque, cela voulait dire que j'étais monté aussi haut que cette piste le permettait et qu'il me fallait en trouver une autre.

Le hasard m'aida. Un Herr Schumacher, du magazine allemand Revue, me téléphona en me proposant de faire un tour du monde, pour des reportages sur "les grandes villes hors d'Europe" : c'était l'époque où la Terre ne semblait pas encore un village et où l'on croyait que le public s'intéressait aux pays lointains.

Je le rencontrai dans son bureau à Munich, où il me présenta Dieter Lattmann, un jeune romancier qui devait m'accompagner pour rédiger les textes, et qui était d'autant plus apte à s'émerveiller du monde qu'il n'avait jamais quitté son Allemagne natale.

C'était une commande de rêve : huit mois de voyage, avec la liberté de photographier comme je voulais, à la seule condition de produire douze reportages différents sur douze villes très diverses : un peu comme ce jeu où l'on réunit des points par une ligne, qui de son côté finit par dessiner une image. De la même manière, la série complète aurait été une sorte de portrait du monde - ou pour le moins du monde extérieur à l'Europe.

Une première difficulté vint du fait que, pour des raisons de guerre froide ou de guerres civiles, Revue ne put obtenir des visas pour la Chine communiste, Cuba, l'Afrique du Sud et le Nigeria. Dans les pays, heureusement encore nombreux, qui nous restaient ouverts, le fait d'être limités à douze reportages nous obligea à faire un choix entre Le Caire et Bagdad, Calcutta et Bombay, Sydney et Melbourne, Hongkong et Singapour, ainsi qu'entre différentes capitales d'Amérique latine et d'Afrique. J'insistai néanmoins pour inclure les deux plus grandes villes des États-Unis, New York et Los Angeles, dont les contrastes et la complémentarité me semblaient nécessaires à l'ensemble.

Ainsi défini, mon itinéraire comportait bien sûr des lacunes, mais me laissait l'espoir de réaliser des reportages d'autant plus variés, que je ne me proposais pas de faire des enquêtes exhaustives, dans le style du National Geographic, mais plutôt des esquisses de chaque étape, mettant en relief les aspects caractéristiques - et à la limite caricaturaux - de chacune.

Herr Schumacher m'apparut comme un commanditaire idéal, puisqu'il accepta toutes mes suggestions, y compris celle de ne lui montrer le travail que quand tous les reportages seraient terminés et quand j'aurais fait moi-même une première sélection parmi mes tirages.

La période entre novembre 1962 et juin 1963 fut sans doute l'une des mieux remplies de mon existence. Ma relation avec Dieter Lattmann resta formelle mais cordiale. Nous empruntions les mêmes avions et logions dans les mêmes hôtels, travaillant chacun de son côté et faisant en fait deux voyages très différents : ses réactions d'Allemand ressemblaient si peu à mon propre point de vue, plutôt cosmopolite, que je décidai de tenir mon propre journal, pour le cas où mes reportages fussent publiés ailleurs qu'en Allemagne.

Je passai l'été 1963 en examinant mes contacts et en faisant tirer mes photos, alors que Dieter Lattmann terminait la rédaction de son texte.
En octobre, nous prîmes rendez-vous avec le Herr Chef-Redaktor, et un beau matin nous nous retrouvâmes à Munich, dans la salle d'attente de Revue, avec nos cœurs battants et nos valises remplies de documents et de notes de frais.

La réceptionniste, à qui nous nous présentâmes comme les visiteurs attendus par Herr Schumacher, nous dévisagea d'un air ébahi. Puis elle s'absenta pendant quelques minutes, au bout desquelles elle revint, pour nous dire que Herr Schumacher, qu'elle ne n'avait pas le bonheur de connaître personnellement, avait quitté le journal depuis plus de six mois. Mais que Herr X., le présent rédacteur en chef, se ferait un plaisir de nous recevoir.

Herr X., qui nous accueillit une demi-heure plus tard, semblait fort embarrassé. Il confirma que Schumacher avait effectivement été renvoyé du journal, après une gestion désastreuse pour l'éditeur et dont lui-même essayait maintenant de réparer les dégâts, en faisant évoluer le magazine vers des sujets plus appréciés du grand public, comme la vie privée des vedettes et les images en couleur d'anatomies féminines. Malheureusement, Schumacher ne l'avait pas mis au courant de notre projet, et de toute manière nos reportages, dont il ne mettait pas en doute l'excellence, ne pouvaient trouver, dans le magazine tel que lui-même le dirigeait, la place prévue par son prédécesseur.
Notre seule consolation fut que, dans la conjoncture du "miracle économique"
allemand, les administrateurs de Revue pouvaient se permettre le luxe de tenir leurs engagements : nos frais et nos honoraires furent intégralement réglés, et nos douze reportages publiés, bien qu'avec de nombreuses coupures et seulement dans les dernières pages du magazine. En revanche, on me laissa le droit de les proposer, avec mon propre texte, à des publications d'autres pays, tout comme Dieter Lattmann, de son côté, garda le droit de publier son journal de bord sous forme de livre.

Au cours des quarante années qui suivirent, j'ai présenté certaines de ces photos dans des expositions et des albums, ainsi que dans mon site Internet. Cependant, la plupart d'entre elles ont sommeillé dans mes archives : à une époque où n'importe quel retraité part en charter pour visiter le Taj Mahal ou la Grande Muraille de Chine, le tour du monde d'un photographe ne fait plus rêver.

C'est en rangeant mes papiers et en relisant mon texte de jadis, que je fus amené à voir ce travail sous un nouvel éclairage. Un peu comme dans la célèbre nouvelle de Borgès, je me suis trouvé en face du jeune homme que j'avais été, et en même temps comparant le monde présent à celui, à la fois si différent et si semblable, de l'époque de ce voyage.

Depuis alors, les villes de mon itinéraire sont devenues trois ou quatre fois plus étendues et plus peuplées ; la contraception, la mondialisation, l'informatique, le sida et le terrorisme y ont apporté les changements que l'on sait. Néanmoins, beaucoup de mes observations et de mes pronostics - bien que parfois naïfs et excessivement désinvoltes - paraîtront confirmés par nos observations actuelles.

C'est un peu comme si un périple dans l'espace était devenu un voyage dans le temps - et c'est de ce point de vue (en dehors de l'intérêt intrinsèque de certaines images) qu'il pourrait intéresser les visiteurs de ce site.

   
  Frank Horvat, à Cotignac, en octobre 2003

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